Sommaire
- Deux textes, un même monde
- La Gheranda Samhita : le sage qui aimait les détails
- Le sage et son élève
- Les kriyas : la grande lessive intérieure
- Les asanas selon Gheranda : 32 postures, une philosophie
- La Shiva Samhita : Shiva qui parle, et qui va loin
- Un texte à la première personne divine
- Le corps subtil selon la Shiva Samhita
- Les quatre types de pratiquants
- Les mudras : quand les mains et le corps scellent l'énergie
- Ce que ces textes ont en commun avec le Qi-Gong
- Deux textes, une invitation
- Pour aller plus loin sans se perdre
Tout le monde a entendu parler des Yoga Sutras de Patanjali. Beaucoup ont croisé la Bhagavad Gita. Mais demandez autour de vous si quelqu’un connaît la Gheranda Samhita ou la Shiva Samhita — deux textes du XVIIe siècle qui constituent pourtant une somme extraordinaire sur le yoga corporel —, et vous obtiendrez surtout des regards polis et légèrement vides.
C’est dommage. Pas grave — mais dommage. Parce que ces deux textes sont d’une précision, d’une richesse et d’une modernité qui méritent mieux que l’oubli des bibliothèques spécialisées.
Alors aujourd’hui, on les sort de leur placard. On les dépouille de leur jargon. Et on regarde ce qu’ils peuvent faire pour vous — sur votre tapis, dans votre corps, dans votre vie.
Deux textes, un même monde
Situons d’abord le contexte. Le XVIIe siècle en Inde, c’est une période de foisonnement intellectuel et spirituel. Le Hatha Yoga — le yoga du corps, de la posture, du souffle, de la purification — est en plein essor. La grande tradition du Hatha Yoga Pradipika (XIVe siècle) a posé les bases. La Gheranda et la Shiva Samhita viennent l’amplifier, chacune avec sa personnalité propre.
Ce sont des Samhitas — terme sanskrit signifiant littéralement « recueil », « compilation ». Des encyclopédies, en somme. Exhaustives, précises, parfois redoutables dans leurs détails anatomiques, parfois poétiques jusqu’au vertige.
Elles partagent une conviction centrale : le corps n’est pas un obstacle à la libération. Il en est le véhicule.
C’est une position philosophique forte, et elle n’est pas anodine. Dans beaucoup de traditions — y compris certaines branches du yoga plus « mental » ou « dévotionnel » —, le corps est suspect. Il distrait, il souffre, il meurt. La Gheranda et la Shiva Samhita répondent : précisément. Et c’est pour ça qu’il faut commencer par lui.
La Gheranda Samhita : le sage qui aimait les détails
Le sage et son élève
La Gheranda Samhita se présente comme un dialogue entre le sage Gheranda et son disciple Chanda Kapali. Chanda arrive, s’incline, et demande : comment connaître le corps-espace, ce temple du souffle ?
Gheranda répond avec un programme en sept étapes — le Saptanga Yoga, le yoga à sept membres — qui diffère subtilement du modèle en huit membres de Patanjali (l’Ashtanga). C’est là une des singularités de ce texte : il propose sa propre architecture.
Les sept membres de la Gheranda Samhita :
- Shodhana — la purification (par les kriyas, les techniques de nettoyage)
- Driddhata — la fermeté, la solidité (par les asanas, les postures)
- Sthirata — la stabilité (par les mudras, les scellements énergétiques)
- Dhairya — la constance, le courage (par le pratyahara, le retrait des sens)
- Laghava — la légèreté (par le pranayama, le travail sur le souffle)
- Pratyaksha — la perception directe (par la dhyana, la méditation)
- Mukti — la libération (par le samadhi, l’absorption totale)
Remarquez l’intelligence de cette progression : on commence par nettoyer (purification), puis on solidifie (postures), puis on affine (mudras, souffle), puis on s’intériorise (sens, méditation), et enfin on se libère. C’est une pédagogie du corps vers l’espace intérieur — du grossier vers le subtil. Du concret vers l’indicible.
Les kriyas : la grande lessive intérieure
Ce qui frappe à la lecture de la Gheranda Samhita, c’est la minutie accordée aux techniques de purification — les Shat Kriyas, les six purifications classiques du Hatha Yoga.
On y trouve :
- Neti : lavage des sinus (aujourd’hui pratiqué avec un lota d’eau salée dans de nombreux cours de yoga — et recommandé par certains ORL)
- Dhauti : purification du tube digestif (plusieurs variantes, certaines spectaculaires)
- Nauli : massage des organes abdominaux par rotation des muscles droits de l’abdomen
- Basti : technique de nettoyage du côlon (le lavement yogique)
- Kapalabhati : le « crâne brillant » — technique de respiration dynamique qui nettoie les voies respiratoires
- Trataka : fixation du regard sur un point fixe — purification des yeux et de l’attention
Ces techniques ont l’air exotiques ? Certaines le sont, sans conteste. Mais plusieurs sont d’une efficacité reconnue et pratiquées quotidiennement dans des millions de foyers indiens — et de plus en plus en Occident. Le Kapalabhati, par exemple, est une séquence incontournable dans la plupart des cours de yoga modernes. Le Trataka est une technique de concentration remarquable pour quiconque travaille beaucoup sur écran.
Ce que dit vraiment la Gheranda ici : avant de vouloir méditer, avant de vouloir atteindre des états subtils, nettoie ton instrument. On n’accorde pas un violon encrassé. On ne médite pas efficacement dans un corps saturé.
Application pratique : intégrez simplement le Kapalabhati à votre réveil — trente respirations dynamiques, ventre qui se contracte sur l’expiration. C’est propre, rapide, efficace. Vous sentirez la différence en quelques jours : clarté mentale, énergie, présence.
Les asanas selon Gheranda : 32 postures, une philosophie
La Gheranda Samhita décrit 32 asanas — loin des centaines de postures du yoga contemporain, mais choisies avec une intention claire : stabiliser, ouvrir, ancrer. Parmi elles, des classiques intemporels : Siddhasana (la posture du siddha, idéale pour la méditation), Padmasana (le lotus), Shavasana (la posture du cadavre — oui, elle mérite d’être nommée et honorée).
Ce que Gheranda dit des asanas est important : elles confèrent Driddhata — la fermeté. Pas la rigidité. La solidité vivante. Celle du chêne qui tient dans la tempête non pas parce qu’il est dur comme le béton, mais parce que ses racines sont profondes.
Dans un monde où l’on est assis dix heures par jour sur des sièges qui ne respectent pas notre anatomie, cette sagesse du corps ancré prend une résonance toute particulière.
La Shiva Samhita : Shiva qui parle, et qui va loin
Un texte à la première personne divine

La Shiva Samhita, c’est une autre musique. Là où la Gheranda est un dialogue entre humains, la Shiva Samhita est — formellement — la parole de Shiva lui-même, le Grand Yogi, s’adressant à son épouse Parvati. Autrement dit : c’est Dieu qui explique le yoga à sa femme. Difficile de trouver une proximité plus grande, et une autorité plus haute.
Ce cadre narratif n’est pas un détail. Il confère au texte un ton de révélation — direct, absolu, sans tergiversation. Shiva ne doute pas. Shiva ne nuance pas. Shiva dit.
Et ce qu’il dit est d’une richesse vertigineuse : philosophie non-dualiste, anatomie subtile du corps énergétique, classification des yogas selon le tempérament du pratiquant, description minutieuse du souffle et des nadis (canaux énergétiques), des chakras, des mudras.
Le corps subtil selon la Shiva Samhita
L’un des apports les plus précieux de la Shiva Samhita est sa cartographie du corps énergétique. Elle décrit 350 000 nadis — canaux par lesquels circule le prana, l’énergie vitale — dont trois sont fondamentaux :
- Ida : le canal lunaire, féminin, frais, associé à la narine gauche
- Pingala : le canal solaire, masculin, chaud, associé à la narine droite
- Sushumna : le canal central, royal, qui monte le long de la colonne vertébrale
Le travail du pranayama — et plus largement du yoga — consiste à équilibrer Ida et Pingala pour permettre au prana de s’élever dans Sushumna. C’est la voie vers les états de conscience supérieurs.
Cette cartographie n’est pas une métaphore poétique vague. Elle correspond à des expériences vécues, décrites de manière cohérente par des millions de praticants sur des siècles. Et elle dialogue étonnamment bien avec certaines découvertes de la neurologie moderne sur le rôle du système nerveux autonome et la respiration alternée.
Application pratique : le Nadi Shodhana — la respiration alternée par les narines — est l’outil le plus simple et le plus puissant issu de cette tradition. Cinq minutes le matin, cinq minutes le soir. Une narine, l’autre, en alternance lente. En quelques semaines, votre capacité à rester calme sous pression change qualitativement. Ce n’est pas une promesse : c’est ce que disent les textes depuis 400 ans, et ce que confirment les études sur la variabilité de la fréquence cardiaque.
Les quatre types de pratiquants
La Shiva Samhita a cette sagesse pédagogique de reconnaître que tout le monde ne part pas du même endroit. Elle distingue quatre types d’aspirants :
- Mridu : le pratiquant faible, tiède, peu engagé. Pour lui, les pratiques douces et progressives.
- Madhyama : le pratiquant moyen, régulier mais sans ardeur particulière.
- Adhimatra : le pratiquant intense, fervent, déterminé.
- Adhimatratama : le pratiquant suprême — celui qui a fait du yoga le cœur de sa vie.
Ce n’est pas une hiérarchie de valeur morale. C’est une taxonomie pédagogique d’une honnêteté désarmante. Le texte dit en substance : sois honnête sur où tu en es, et choisis tes pratiques en conséquence. Ne te mens pas. Ne t’impose pas la discipline d’un Adhimatratama si tu es un Mridu convalescent.
Combien de personnes s’imposent des programmes de développement personnel titanesques — méditation deux heures par jour, jeûne intermittent, journal de gratitude, lecture de cinquante livres par an — parce qu’ils ont lu que c’est ce que font les « high performers » ? Et combien abandonnent tout après trois semaines, épuisés et coupables ?
La Shiva Samhita dirait : commence là où tu es. Pas par là où tu voudrais être.
Les mudras : quand les mains et le corps scellent l’énergie
La Shiva Samhita consacre de longs passages aux mudras — ces gestes, positions ou contractions corporelles qui « scellent » et orientent le prana. Le plus connu en yoga : le Mula Bandha, la contraction du plancher pelvien. Ou le Jalandhara Bandha, le verrouillage de la gorge. Ou encore le Khechari Mudra — réservé aux pratiquants avancés, il implique de replier la langue vers le palais pour stimuler certains points énergétiques.
Ces techniques ne sont pas de la fantaisie ésotérique. Elles travaillent sur le tonus du système nerveux, sur la circulation du souffle et sur la conscience intéroceptive — cette capacité à sentir l’intérieur de son corps, que la neuroscience contemporaine reconnaît comme un pilier du bien-être psychologique.
Application pratique : essayez le Chin Mudra lors de votre prochaine méditation — index et pouce qui se rejoignent en cercle, mains posées sur les genoux, paumes vers le ciel. Simple, presque universel (Bouddha, les saints chrétiens, les sages de toutes traditions le font). Et pourtant, cette légère pression des doigts change subtilement la qualité de l’attention. Comme si quelque chose se fermait doucement vers l’intérieur.
Ce que ces textes ont en commun avec le Qi-Gong
Lecteurs assidus de ce blog, vous aurez noté des résonances avec la tradition du Qi-Gong. Ce n’est pas un hasard — même si les cultures sont différentes.
Le Qi (énergie vitale chinoise) et le Prana (énergie vitale indienne) sont des concepts distincts, issus de traditions distinctes, mais ils désignent une expérience analogue : cette vitalité circulante, sensible, modelable par la conscience, la respiration et le mouvement.
Les méridiens du Qi-Gong et les nadis de la Shiva Samhita ne se superposent pas parfaitement — mais ils parlent du même ordre de réalité : un corps qui n’est pas seulement mécanique, mais informationnel, énergétique, vivant dans ses moindres recoins.
Et les deux traditions partagent cette conviction : ralentir pour sentir, c’est déjà guérir. Mettre sa main sur son ventre et respirer consciemment, c’est déjà du Qi-Gong. C’est déjà du pranayama.
Deux textes, une invitation
Au fond, que vous disent la Gheranda Samhita et la Shiva Samhita, à vous, professionnel du XXIe siècle qui lisez cet article entre deux réunions ou dans le train du soir ?
Ils vous disent ce que les sages indiens du XVIIe siècle savaient déjà, et que nous réapprenons collectivement à grand frais : votre corps n’est pas un accessoire de votre cerveau. Ce n’est pas la machine qui porte votre tête d’un endroit à un autre.
C’est votre premier outil de connaissance. Votre laboratoire le plus fiable. Votre boussole la plus honnête.
Quand votre corps est tendu, votre pensée est tendue. Quand votre souffle est superficiel, votre champ de conscience rétrécit. Quand vos canaux énergétiques sont encrassés — par la sédentarité, le stress chronique, les émotions retenues —, votre créativité, votre présence et votre joie en pâtissent.
Et inversement : quelques minutes de souffle conscient changent la qualité d’une réunion. Une posture juste transforme une prise de parole. Un corps ancré prend de meilleures décisions.
Ce n’est pas de la mystique. C’est de la physiologie. C’est ce que Gheranda enseignait à Chanda Kapali. C’est ce que Shiva murmurait à Parvati.
Et c’est ce que votre tapis de yoga — ou votre sol de pratique de Qi-Gong — vous enseigne encore, chaque matin, si vous lui en laissez le temps.
Pour aller plus loin sans se perdre
Si vous souhaitez lire ces textes directement, quelques indications :
- La Gheranda Samhita existe en traduction française dans plusieurs éditions de qualité variable — cherchez une traduction accompagnée d’un commentaire éclairant, idéalement d’un praticant.
- La Shiva Samhita est plus rare en français mais accessible en anglais dans plusieurs éditions classiques (Vasu, Mallinson).
- Le livre « Roots of Yoga » de James Mallinson et Mark Singleton (Penguin Classics) est une anthologie remarquable qui contextualise ces textes avec intelligence et rigueur.
Et si vous préférez explorer ces traditions dans votre corps plutôt que dans vos livres — ce que Gheranda lui-même recommanderait, d’ailleurs —, les cours de yoga et de Qi-Gong sont précisément conçus pour ça.
Les textes ouvrent des portes. La pratique franchit le seuil.
Paul Devaux est coach de dirigeants, professeur de Qi-Gong et de Yoga. Il donne des cours collectifs et accompagne individuellement les professionnels qui souhaitent habiter pleinement leur corps, leur souffle et leur présence.
→ Contactez Paul pour découvrir les accompagnements individuels et collectifs.