Il y a des questions qui dérangent parce qu’elles touchent deux mondes qu’on aimerait garder séparés. Le tarot en fait partie.
- D’un côté, l’imagerie de la voyante de foire, la prédiction, le sensationnel.
- De l’autre, vingt-deux lames qui, depuis des siècles, portent des figures d’une densité symbolique comparable à celle des mandalas tibétains ou des icônes byzantines.
Alors, le Tarot traditionnel : silmple jeu de cartes divinatoire ou support spirituel de méditation ?
La réponse tient en une phrase qui ne satisfera personne tout de suite : le tarot n’est pas spirituel en soi — il le devient selon l’usage qu’on en fait. Un couteau coupe le pain ou blesse. Une lame de tarot, qui dans le fond n’est qu’un bout d papier, informe ou transforme, selon la posture intérieure de celui qui la regarde.
Trois regards sur une même image

Peu d’objets ont suscité une littérature aussi contrastée que le Tarot de Marseille. Trois auteurs suffisent à montrer l’ampleur du spectre.
Alejandro Jodorowsky, cinéaste et fondateur de la « tarologie », a passé plus de trente ans à restaurer les couleurs et les tracés du Tarot de Marseille avec Philippe Camoin, convaincu que chaque détail graphique — une couture, un regard, une posture — portait un sens précis, capable d’agir comme un outil de « psychomagie » plutôt que de divination. Pour lui, la carte ne prédit rien : elle révèle ce qui est déjà là, dans l’inconscient de celui qui consulte. Un outil de connaissance de soi : Le Tarot est abordé comme un miroir psychologique et métaphorique. Il sert à explorer le présent, l’inconscient, les blocages psychiques et les potentiels cachés.
Deux caractéristiques remarquables de son travail :
- La Structure 2×10+2 : La division des 22 arcanes majeurs en deux cycles décimaux (du I au X pour la construction de l’ego, du XI au XX pour la déconstruction/spiritualisation), couronnés par le Monde (XXI) et le Mat (0/XXII).
- Les Regards et la Symétrie : L’interprétation s’appuie fortement sur la direction vers laquelle regardent les personnages sur les cartes, créant un dialogue visuel direct entre les lames posées côte à côte.
Jacques Breyer, alchimiste et ésotériste disparu en 1996, allait plus loin encore : à la suite du cabaliste Eliphas Lévi ou du symboliste Oswald Wirth, il voyait dans les vingt-deux arcanes une architecture métaphysique héritée d’une tradition beaucoup plus ancienne que le jeu lui-même, reliée selon lui aux circuits énergétiques du corps humain et à une forme de montée intérieure comparable à l’éveil de la kundalini (l’arbre du Thot).
- En 1979, il a même créé son propre jeu, le Tarot des grands peintres, en puisant dans des tableaux classiques de la Renaissance pour incarner l’âme de chaque arcane. Bonne idée que d’utiliser la médiumnité naturelle des génies de la peinture, pour illustrer les 22 Arcanes, cela donne au Tarot une puissance d’évocation très particulière.
- Par ailleurs, Jacques Breyer comme à son habitude, s’adossant à la Géométrie, n’a gardé de la symbolique des cartes que l’Essentiel, au lieu de se prendre dans mille détails jugés sans importance majeure, et toujours sujets à caution.
Kris Hadar, fondateur d’une école de tarot très suivie au Québec, distingue nettement deux couches dans son œuvre : un versant divinatoire, pratique et technique, et un versant philosophique — dans son ouvrage sur les clefs d’évolution des arcanes majeurs — où chaque lame devient une étape d’un chemin de transformation personnelle. Sébastien Michel, formé directement par Kris Hadar, a orienté son enseignement vers l’auto-coaching : pour lui, l’art divinatoire ne sert pas à connaître l’avenir mais à mieux se connaître soi-même, à explorer sa psyché à travers les archétypes des cartes pour prendre de meilleures décisions dans le présent.
Quatre postures, un même carton peint : le symbole comme clé cosmologique, comme miroir psychique, comme méthode de coaching. Cette diversité même est instructive. Elle montre que la question « le tarot est-il spirituel » ne se résout pas en cherchant une vérité cachée dans les cartes, mais en observant ce qui se passe entre la carte et celui qui la regarde.
Le tarot peut-il aider à méditer ?
Voici une distinction utile, la même que je fais avec mes élèves de Qi Gong quand ils me demandent si respirer « aide » à se calmer : ça dépend de comment on respire. Le tarot peut devenir un support de méditation exactement comme la respiration peut devenir un exercice mécanique ou une porte vers la présence.
Ce qui fait qu’une lame « aide » à méditer, ce n’est pas tant « son pouvoir occulte ». C’est qu’elle offre un point d’ancrage visuel, immobile, chargé de sens mais non verbal — un peu comme un mandala ou une flamme de bougie. L’esprit, au lieu de vagabonder dans ses pensées, a quelque chose de précis à regarder. Et parce que l’image est riche de symboles (nombres, couleurs, postures, direction du regard des personnages), elle offre suffisamment de matière pour occuper l’attention sans jamais l’épuiser — contrairement à un mur blanc, qui finit par ennuyer un débutant.
Petit dialogue intérieur, celui d’une personne qui découvre cet usage pour la première fois :
Bon. Je pose le Bateleur devant moi. Qu’est-ce que je suis censé faire, exactement ? Le regarder fixement comme si j’attendais un signe ? Non — respire d’abord. Prends un bon appui dans ton bassin, et laisse tes épaules descendre. D’accord… Sa main est levée vers le ciel, l’autre vers la table. Tiens, je n’avais jamais remarqué ce détail. Ce n’est pas grave si rien ne « se passe ».
Le but n’est pas qu’il se passe quelque chose. Le but, c’est d’être là, avec cette image, sans fuir dans mes pensées. …Étrange, je me sens déjà plus posé. Parce que pour une fois, je n’ai rien eu d’autre à faire que regarder et laisser venir à moi des éléments d’observation….,
Le tarot n’agit pas ici comme un talisman, mais davantage comme un mandala.
- Il agit comme un prétexte à la présence — ce qui, en soi, est déjà beaucoup.
- Par ailleurs, ces 22 symboles traditionnels, chargés depuis des siècles par l’esprit et l’âme humaine, rayonnent d’autant plus dans l’astral comme des archétypes qu’ils sont adossés à la Géométrie symbolique Causale des 22 segments du Royal+Secret.

Comment contempler une lame pendant une méditation
Voici une trame simple, transposable de n’importe quelle pratique corporelle ou contemplative que vous connaissez déjà.
1. Installer le corps avant l’image. Assise stable, colonne droite mais non rigide, deux ou trois respirations profondes pour quitter le mode « faire » et entrer dans le mode « être ». Sans cette étape, la lame devient un objet qu’on analyse au lieu d’un espace qu’on habite.
2. Choisir la lame sans trop réfléchir. On peut la tirer au hasard, ou choisir une carte dont l’énergie nous appelle ce jour-là — par exemples : un Pendu si l’on se sent bloqué, le Pape ou la Lune si l’on cherche du souffle. L’important est de ne pas transformer ce choix en une décision compliquée.
3. Regarder sans nommer. Les premières minutes, on résiste à l’envie d’interpréter (« ça veut dire que… »). On laisse simplement l’œil se promener : les couleurs, les lignes, la posture du personnage, ce qui est au premier plan, ce qui reste en retrait.
4. Laisser une question se poser d’elle-même — sans la forcer. Après quelques minutes, une phrase peut émerger spontanément : Qu’est-ce que cette image me montre de moi, aujourd’hui ? On ne cherche pas la réponse ; on la laisse infuser pendant le reste de l’assise.
5. Refermer par le souffle, pas par la pensée. Trois respirations, les yeux qui se referment, la carte qu’on repose. Pas d’analyse immédiate. On laisse l’image continuer son travail en silence, un peu comme une graine qu’on ne déterre pas pour vérifier si elle pousse.
Ce protocole ressemble beaucoup, en fait, à la contemplation d’un yantra en yoga ou d’un point fixe en Qi Gong : ce n’est pas tant l’objet qui produit l’état intérieur, c’est la qualité d’attention qu’on lui porte.
Le tarot comme miroir intérieur

C’est peut-être là que se joue la vraie réponse à notre question de départ. Le tarot devient spirituel au moment précis où il cesse de parler du monde extérieur pour devenir un miroir du monde intérieur.
Prenons un exemple concret. Une dirigeante en plein doute avant une décision stratégique tire la lame de la Maison-Dieu — la tour foudroyée, l’effondrement. Le réflexe immédiat est souvent la peur : catastrophe annoncée, tout va s’écrouler. Mais si elle s’arrête, respire, et se demande ce que cette image lui montre d’elle plutôt que de son avenir, le dialogue intérieur change de nature :
La tour qui s’effondre… est-ce que ça parle de mon projet, ou de la structure rigide que je maintiens depuis des mois par peur de lâcher prise ? Qu’est-ce qui, en moi, ressemble à cette tour ? Une certitude que je protège trop fort ? Une façon de faire que je n’ose plus questionner ? Et si l’effondrement n’était pas une punition, mais un dégagement — la place enfin libre pour construire autre chose ?
Rien, dans cette scène, ne relève de la prédiction. La carte n’annonce aucun événement futur : elle sert de surface de projection à une question que la dirigeante portait déjà, sans se l’être formulée clairement. C’est exactement ce que décrit Jodorowsky lorsqu’il insiste sur le fait que la carte agit sur l’inconscient de la personne consultée plutôt que sur les événements du monde, et c’est aussi ce que vise Sébastien Michel quand il présente le tarot comme un outil de développement personnel plutôt que de prédiction.
Utilisé ainsi, le tarot rejoint une lignée bien plus large de pratiques contemplatives : le rêve qu’on interroge, le symbole qu’on laisse parler, la posture de yoga qu’on habite avec attention plutôt qu’on exécute mécaniquement. Dans tous les cas, l’objet extérieur — image, geste, souffle — n’est qu’un prétexte pour rencontrer ce qui, en nous, cherchait déjà à se dire.

En somme
Le tarot n’est donc ni intrinsèquement mystique, ni réductible à un jeu de société ésotérique. Il devient un support de pratique spirituelle exactement au moment où celui qui le regarde cesse de chercher une réponse extérieure et accepte de rencontrer, dans le silence face à l’image, une part de lui-même qu’il n’avait pas encore nommée. Comme toute pratique contemplative, ce n’est pas la carte qui transforme. C’est la qualité de présence qu’on lui offre.
A lire en complément :
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