Sommaire
- Réflexion sur le mécanisme de la divination — et de la prière
- I. La réponse commode : c'est vous-même
- II. L'échelle de Jacob
- III. Alors, qui répond ?
- IV. La réciproque du So'ham
- V. Le même problème, posé par la prière
- VI. Demander quoi ?
- VII. Demander comment ?
- Ultimement : Rien à demander, en fait !
- Ce qui reste ouvert...
Réflexion sur le mécanisme de la divination — et de la prière
Quand une carte tombe et qu’elle semble nous parler, une question se pose, et elle est plus vertigineuse qu’il n’y paraît : qui, au juste, vient de répondre ?
La question n’est pas différente de celle que pose la prière. Dans les deux cas, un être humain s’adresse à quelque chose qui le dépasse, formule une demande, et reçoit — parfois — une réponse qui le frappe par sa justesse. Le tarot n’est qu’une des techniques, parmi d’autres, pour organiser cette rencontre.
Comprendre son mécanisme, c’est comprendre quelque chose du mécanisme même de toute divination, et peut-être de toute oraison. C’est sans doute un gage de cohérence, qui permet de se comporter avec dignité, en respectant encore mieux à qui l’on s’adresse, et en étant du coup mieux concentré, plus clair et donc plus efficace pour finir !
I. La réponse commode : c’est vous-même
La première hypothèse, la plus répandue aujourd’hui, est celle des psychologues et du grand courant du « tarot psychologique » : ce qui répond, c’est l’inconscient du consultant, qui projette sur les images archétypales des cartes ce qu’il sait déjà sans le savoir. L’hypothèse est plausible — elle n’est pas fausse.
Mais elle a un défaut : elle balaie souvent d’un revers de main un peu condescendant des millénaires de pratiques, de traditions initiatiques et de raisonnements métaphysiques d’une rare profondeur, comme s’il fallait que les anciens sages de toutes les civilisations se soient tous trompés en même temps pour que notre modernité ait enfin raison.
Retenons donc l’hypothèse de l’inconscient comme une pièce du puzzle, pas comme la solution qui referme le dossier.
Car ce que les traditions appellent « inconscient » n’a jamais été, pour elles, un simple sac à refoulements. C’est un seuil. Pour les anciens Grecs, le diaphragme était justement ce seuil qui permettait de passer des viscères supérieures (et nobles comme le coeur et les poumons, le sentiment et l’idéal) aux viscères digestives contenus dans l’abdomen et aux organes reproducteurs. Le diaphragme ce formidable muscle, qui produit la respiration, laquelle on le sait est à la fois végétative (involontaire et possiblement inconsciente) et volontaire (éventuellement contrôlée comme dans le pranayama)
- Les théosophes parlent de corps subtils superposés — physique, éthérique, astral, mental, causal. Rudolf Steiner en fera toute une anthropologie ésotérique.
- Les traditions indiennes parlent des archives akashiques, cette mémoire causale qui enveloppe le mental sans se confondre avec lui.
- En Occident, on parlera de plans de conscience étagés : le concret, l’énergétique, l’émotionnel, le mental, et au sommet le causal — l’univers du trait géométrique pur, celui où la forme n’est pas encore devenue matière.
Ce ne sont pas des vocabulaires rivaux. Ce sont les mêmes marches d’un même escalier, décrites depuis des points de vue différents, selon les époques et les différents « coins du globe ».
II. L’échelle de Jacob
Car si du point de vue métaphysique non-duel, il n’y a qu’Un :
- L’Un de Parménide, cet Être immobile, plein, sans faille, que rien ne peut ni engendrer ni détruire — comment expliquer la multiplicité foisonnante du monde ?
- Héraclite répond pour une part à sa manière : c’est le Logos qui tient ensemble les polarités, la tension qui ne se résout jamais et qui pourtant est une (voir : yin-yang).
- Aristote, plus tard, posera au sommet un Moteur immobile, pensée qui se pense elle-même, cause finale de tout mouvement sans être lui-même mû.
Ce ne sont pas trois systèmes concurrents : ce sont trois façons de dire qu’entre l’Absolu non manifesté et les créatures finies de la dualité, il existe des degrés intermédiaires — une échelle de Jacob.
- Maître Eckhart, dans l’ésotérisme chrétien, distingue très précisément la Gottheit, la Déité impersonnelle et sans nom, de la Pensée Causale émanée qui s’en détache pour créer la suite (se rendant ainsi éventuellement plus accessible à la prière des Créatures, qui plus tard en procèderont). Ce n’est pas la même chose de s’adresser à l’Absolu inconditionné et de s’adresser à Dieu personnifié, comme à une Entité personnelle— et pourtant l’un procède de l’autre, sans discontinuité. Nous ne parlons pas ici de la représentation que l’homme s’est fait de Dieu (qui n’est que sa projection anthropomorphique).
- C’est exactement la même architecture que l’on retrouve dans la Cabale : les vingt-deux sentiers reliant les dix sephiroth de l’Arbre de Vie, cette cartographie que l’abbé Constant (qui prit le pseudonyme d’Eliphas Lévi) fera correspondre aux vingt-deux arcanes majeurs du tarot. Il ne voyait pas dans le tarot un simple jeu de cartes divinatoire parmi d’autres : il y voyait une machine à penser, une clé algébrique du monde, capable de « répondre » parce qu’elle épouse la structure même de la manifestation.
- Jacques Breyer, pour son compte avec le Tarot des grands peintes armés par l’Arbre du Thot et la méthode de la Rota des 22, poursuivra cette lecture théurgique et opérative, loin de toute « psychologisation moderne ».
Il n’y a alors pas lieu de choisir entre « un Dieu unique » et « des dieux », entre le monisme et le polythéisme : il y a un ordre invisible, un élan créateur unique — n’appelons pas cela le big bang, ce n’est pas le sujet ici — qui se déploie en marches intermédiaires entre le Créateur absolu non manifeste, sa première émanation abstraite (sa propre conscience de lui-même, produite par sa Faculté créatrice), et les créatures éphémères de la dualité, elles-mêmes infinies en nombre, dans l’espace comme dans le temps.
III. Alors, qui répond ?
Dès lors, la réponse à « qui répond à travers le tarot » dépend étroitement de la conscience de celui qui interroge. Si l’opérateur croit au Père Noël, à la Mère Michel ou au Père Lustucru, c’est sous cette forme précisément que l’énergie universelle empruntera un visage pour lui répondre. L’imaginaire du consultant n’est pas un obstacle à la communication : il en est le medium, au sens le plus littéral du terme.
On pourrait tout aussi bien imaginer une pratique de nécromancie, où le tarot jouerait le même rôle qu’une planche de « oui-ja » — donner par exemple la parole à un maître spirituel décédé (mieux qu’à une vedette du show-biz qui n’avait peut-être déjà pas grand-chose à dire de son vivant :-).
C’est, au fond, le principe de ce que le mouvement New Age moderne appelle la « canalisation », où certains médiums prétendent faire s’exprimer, à travers leurs écrits, des « maîtres ascensionnés », des anges, voire Dieu lui-même — certains n’ont décidément pas froid aux yeux 🙂
Mais il existe une autre réponse, plus austère et plus intéressante : ce qui répond dans le tarot, c’est le Tarot lui-même, en tant qu' »entité » forgée par l’homme sur la base d’un arcane qui préexistait à toute pratique et à tout jeu de cartes — les vingt-deux sephiroth de la Cabale, les vingt-deux segments du Royal Secret (cette étoile à six branches à laquelle on ajoute le diabolo intérieur, ces quatre segments supplémentaires – en rouge sur le schéma ci-dessous- reliant quatre des points internes de l’étoile).

On peut aussi s’adresser à un « égrégore », à condition de savoir canaliser la descente des courants qui s’y rattachent.
- On sort alors franchement du domaine profane du tarologue de bonne intention qui pratique en mode coaching (position basse, formulant des hypothèses et proposant des questions pour faire réfléchir le client), sans prétendre lire l’avenir.
- On entre dans le champ de la Cabale opérative et de la Théurgie.
IV. La réciproque du So’ham
Reste la réponse la plus radicale, celle de la non-dualité. En tamoul, ellam onru : tout est un. En sanskrit, so’ham : je suis Cela. Si tout est un, alors je suis tout — et c’est en quelque sorte moi-même qui me réponds. Mais pas moi, l’ego séparé pour lequel je me prends d’ordinaire — et pas davantage une version amplifiée de cet ego, auréolée de pouvoirs surnaturels, comme le fantasme parfois l’imaginaire ésotérique de bazar. Non : la pure conscience originelle que je n’ai en réalité jamais cessé d’être.
Yogananda, dans la tradition du Kriya Yoga, insiste sur ce point : Dieu, en son fond ultime, est impersonnel. Et c’est précisément parce qu’il est impersonnel qu’il peut me répondre à moi, petite chose, de manière « personnelle » — car je suis moi-même une cellule individualisée de cette conscience indifférenciée. Si je suis Lui (so’ham), alors la réciproque est vraie aussi : Il est moi. Mais à une condition, et elle n’est pas mince : que je sache m’effacer devant ma propre question, mettre l’ego de côté ainsi que le mental discursif, pour accéder à l’être profond en traversant les plans supérieurs de conscience, au-dessus du mental. C’est là tout l’objet de la quête d’unité retrouvée.
- Si c’est bien « moi » qui pose la question — le « vieil homme », avec ses doutes, ses préoccupations bien horizontales (mais aussi son intelligence éclairée par le travail sur soi et l’étude des arcanes de la métaphysique),
- c’est bien Lui, « intelligence universelle » (qui ne fait qu’Un depuis toujours et à jamais avec « moi ») qui répond par aimantation naturelle.
Le soufisme dira la même chose autrement, en parlant de la Wahdat al-Wujud, l’unité de l’être, où le miroir du cœur, une fois poli du vernis de l’ego, ne réfléchit plus que la Face unique.
Le tantrisme du cachemire aussi, à sa manière chantera merveilleusement l’Unité sous-jacente et immanente à toute manifestation.
Ainsi, aux yeux de ces divers courants, tout est Dieu : il n’y a plus qu’à le reconnaitre à travers toute chose. Et le Tarot, comme n’importe quelle autre activité humaine, prend ici toute sa dimension sacrée, dans les jeux de l’Unité avec elle-même : c’est comme si Dieu se parlait à Lui-même à travers l’oracle du Tarot…
Dès lors, si on revient au brave tarot des familles, « qui » répond quand un vieux sage sympathique et un peu folklo, ou une gentille grand-mère un peu sorcière sur les bords, sort son jeu pour débrouiller une question d’importance ?
- Son inconscient (ok, on a compris que cette réponse arrangeait un peu tout le monde, en évitant par la même de trop se casser la boule à creuser profondément la question…) ?
- Son double, sorte de partie de soi, planant au-dessus des eaux, tel le souffle de Dieu dans la genèse… ?
- Un ange, un bon génie, un Djinn… pourquoi pas, après tout ?
- Un égrégore spirituel auquel on serait ramifié ?
- Le Tarot, considéré comme entité spirituelle, vivante et vibrante, et pas seulement comme un outil forgé de main d’homme, ou un froid process ?
- Dieu lui-même, à travers l’une des marches de sa Création, en correspondance avec le niveau spirituel du consultant ?
Ce sera à chacun de se faire son opinion, en fonction de sa recherche, de sa sensibilité, de ses convictions…
V. Le même problème, posé par la prière
Car la question n’est pas propre au tarot. Elle se pose à l’identique, et depuis bien plus longtemps, dès qu’un être humain joint les mains.
- À qui s’adressaient les Anciens lorsqu’ils priaient Jupiter, ou Athéna ?
- Et les peuples premiers d’Amérique du Nord lorsqu’ils invoquaient le Grand Esprit de la forêt enchantée ?
- Les hindous eux-mêmes, avec leur foisonnement de divinités — Shiva, Shakti, Vishnou, Ganesh, Kali, etc…— n’ont jamais prétendu prier des entités concurrentes : ils savent, et le disent depuis toujours, que chacune de ces figures n’est qu’un aspect, un avatar, une facette d’une seule et même réalité, que l’on nomme Shiva dans sa forme la plus dépouillée, ou Brahman dans son abstraction la plus totale.
Prier Athéna, prier le Grand Esprit, prier Kali, c’est donc toujours, par des chemins différents, se mettre en contact avec le Soi — ce même fond dont nous parlions à propos du tarot, cette conscience une qui se prête à mille visages sans jamais cesser d’être elle-même.
VI. Demander quoi ?
Reste alors la question qui brûle : contacter le Soi, très bien — mais pour lui demander quoi ?
Solliciter le Tarot ? Mais quelle arrogance : au nom de quelle urgence, poser ses minuscules et misérables préoccupations aux pieds de l’Absolu ?
Ici, pas de tabou, rien d’interdit par principe. Mais une responsabilité et une éthique qui, elles, ne souffrent aucun compromis : ne souhaiter aucun mal, et renoncer d’emblée à tout ce qui nourrirait l’ego plutôt que l’être. Car, soyons sérieux, l’Esprit n’a que faire des angoisses du « vieil homme ». L’Ange de rigueur et de compassion ne négocie pas : il nous veut ressuscités, passés par le chas de l’aiguille — et non « riches et repus » comme le bon moine dessiné sur les boîtes de camembert.
Ce qui ne signifie pas qu’il faille être maigre, austère, et triste : on peut fort bien être bien portant et bon vivant — le moine facétieux n’est-il pas, à sa manière, cousin du Bouddha Putai, presque obèse et pourtant parfaitement libre ? Il s’agit seulement de revenir à un cœur simple et nu, comme le suggérait Jésus en demandant qu’on laisse les petits enfants venir à lui.
VII. Demander comment ?
Il faut apprendre à « cadrer Dieu » comme le disait Jacques Breyer— non par irrévérence, mais par justesse : circonscrire ses puissances, les nommer, et s’adresser à chacune dans sa langue propre, celle de la nature, telle que l’enseigne ce que l’ésotérisme appelle depuis toujours la haute science. C’est tout l’objet de la théurgie, de la Cabale opérative, des correspondances planétaires et angéliques : parler avec précision à ce qui, par nature, nous dépasse.
Alors on peut demander, en sachant comment et à qui…
- Mais qui sommes-nous pour demander ?
- Quelle requête, si pressante nous paraisse-t-elle, ne devient pas dérisoire une fois posée face à l’Absolu ?
- Et à qui, exactement, l’adresser ?
Ultimement : Rien à demander, en fait !
A l’extrême — et c’est peut-être là le fond de l’affaire — il n’y a rien à « demander » à quiconque d’autre que Soi !…puisque tout se passe en Dieu-Un, entre Soi et soi-même finalement.
- En revanche, il y a certainement à rendre grâce.
- À remercier.
- À honorer l’Unité.
En somme, célébrer l’Unité que je suis, à travers des actes rituels — offrandes, louanges, chants sacrés — selon les formes propres à chaque tradition)…
Nota :
- Et sur ce point précis « tout est bon dans le cochon » (comme dit le dicton populaire) : c’est bien le moment d’accueillir la diversité des formes et de faire preuve d’une large ouverture culturelle, puisque toutes, sans exception, ne font que reconduire vers le même Un.
- A quoi bon se dire ouvert à la diversité, intéressé par la culture, si c’est pour en ignorer les fondements même, je veux parler de la spiritualité de tous les âges, à laquelle il faut communier par le coeur et non simplement l’étudier en intellectuel impénitent, toujours avide de plus de « savoir »…
- Le savoir relève du passé, de la mémoire, c’est déjà quelque chose de mort, si l’on n’en fait rien dans le présent. En fait, ce qui importe c’est moins l’érudition figée que la connaissance vivante, donc vibrante et intégrée.
- C’est en ce sens que le Tarot traditionnel, pratiqué avec cette conscience actualisée, est une grande Clé. Peut-être même une des clés de l’armoire aux clés ?
Ce qui reste ouvert…
On aura compris qu’il n’existe pas une réponse unique et fermée à la question « qui répond à travers le tarot ? », mais un faisceau d’hypothèses emboîtées, depuis le plus intime (l’inconscient) jusqu’au plus vaste (la conscience universelle elle-même), en passant par des degrés intermédiaires — l’égrégore, l’arcane comme entité propre, les maîtres invoqués. Ce que ces hypothèses ont en commun, c’est qu’aucune ne suppose de croire que le tarot « prédit l’avenir » au sens vulgaire du terme.
Reste une question, et de taille : dans quelle mesure une consultation peut-elle malgré tout dire quelque chose de ce qui vient ?
- Nous y avons déjà répondu en partie dans l’article « Peut-on prédire l’avenir avec le tarot ?« , en montrant combien cette prétention est difficile, improbable et imprudente à manier.
- Nous y reviendrons dans un prochain article pour préciser à quelles conditions, et avec quelles réserves, une part de prévisibilité reste concevable. Car si la liberté, par définition, ne se laisse jamais prévoir, la part de déterminisme qui la borde, elle, ne peut être ignorée — et elle est par nature prévisible, puisqu’elle est déjà, en un sens, écrite.
Pour aller plus loin :