Yoga 1 septembre 2026

Devenir souple, gagner en souplesse : mode d’emploi

Il y a des sujets qui, dès qu’on les évoque, font instantanément lever un sourcil admiratif : « Ah, toi tu fais le grand écart !… » Comme si la souplesse était une sorte de super-pouvoir, à mi-chemin entre le mutant de comics et le contorsionniste de cirque. Alors installons-nous confortablement (souplement, si possible) pour parler de ce sujet qui fait fantasmer autant qu’il complexe.

Pourquoi vouloir devenir souple ? (Spoiler : les raisons sont bonnes, l’obsession un peu moins)

Commençons par le rayon des bonnes nouvelles, parce qu’il y en a beaucoup.

La santé, d’abord, tout le monde est d’accord : des articulations mobiles, des tissus qui glissent au lieu de grincer, une colonne vertébrale qui garde son amplitude… on signe tous des deux mains (et si possible on arrive à les joindre dans le dos).

Les arts martiaux ensuite : difficile d’envoyer un coup de pied à hauteur de sourcil si vos ischio-jambiers protestent dès que vous ramassez vos clés par terre. Là, la souplesse a un usage on ne peut plus concret.

La danse, aussi : des mouvements amples, gracieux, une amplitude qui devient expression. Personne ne va contester que ça a de la gueule.

Le yoga, enfin… et c’est là que ça se corse un peu. Parce qu’on imagine tout de suite les postures spectaculaires, jambes derrière la nuque, pied dans la bouche façon contorsion de festival. Sauf qu’en réalité, toutes les postures de yoga sont intéressantes — des plus exigeantes aux plus accessibles — et que chacun les pratique avec les aménagements qui correspondent à sa force et à sa souplesse du moment. Une posture n’est pas plus « vraie » parce qu’elle est plus spectaculaire. Un chien tête en bas avec les genoux pliés et les talons à trente centimètres du sol est tout aussi respectable qu’un chien tête en bas de calendrier Pirelli.

Donc oui, la souplesse est utile. Vraiment. Mais — et c’est le cœur du sujet — elle n’est pas une fin en soi, et encore moins un objectif. Ce n’est qu’un moyen.

Quel est le but des pratiques telles que le yoga ?

Le véritable but de la vie, si vous me permettez cette petite déclaration à froid un mardi matin, c’est d’être heureux. Souple ou raide comme un manche à balai. Gros ou maigre. Sportif ou définitivement plus copain avec le canapé que le tapis de sol. Ça, c’est une question de maturité : celle qui permet de voir les choses dans leur ensemble, et donc de relativiser l’enjeu de nos petites (ou grandes) obsessions du moment.

Le yoga, en réalité, ne requiert ni ne vise la souplesse. La souplesse, comme la musculature, la silhouette, le tour de taille, la minceur, ou même la densité capillaire (on ne juge personne ici), ne sont que des objectifs pour l’ego. Alors que le but du yoga, lui, est d’éliminer la croyance en un ego séparé. Rien que ça. On est passé du grand écart à la métaphysique en trois paragraphes, mais c’est bien le sujet.

Alors à quoi ça sert vraiment, la souplesse ?

Rassurez-vous, on ne va pas jeter le tapis avec l’eau du bain. La souplesse a un usage magnifique, mais il ne se limite pas aux ligaments.

S’assouplir physiquement, c’est aussi entraîner la plasticité de son cerveau à dissoudre la rigidité — mentale, caractérielle, spirituelle. Un corps qui apprend patiemment à lâcher une tension devient, par un curieux effet miroir, un esprit un peu plus disposé à lâcher un préjugé, une croyance toute faite, un biais cognitif bien ancré. On ne muscle pas que les mollets sur un tapis, on assouplit aussi cette tendance très humaine à avoir toujours raison, à juger vite, à se crisper sur ses certitudes.

Bref : la souplesse du corps est un formidable prétexte pour cultiver la souplesse de l’être. C’est elle, la vraie affaire.

Et si on veut quand même travailler le corps, concrètement ?

Très bien, c’est légitime, et on va y aller avec plaisir. Voici quelques exemples de zones fréquemment « coincées » et des postures adaptées pour les inviter à se détendre — chacune avec ses variantes selon votre niveau du jour, parce que oui, votre corps a des « jours avec » et des « jours sans », et c’est très bien ainsi.

  • La nuque : Halasana (la posture de la charrue), avec ou sans coussin sous le bassin, jambes plus ou moins tendues selon l’humeur des cervicales.
  • Les ischio-jambiers : Paschimottanasana (la pince assise), genoux pliés autant que nécessaire — le but n’est jamais de toucher ses orteils, mais d’écouter l’arrière de ses cuisses.
  • Les lombaires : Balasana (la posture de l’enfant) et les torsions douces au sol, pour redonner de l’espace à une zone souvent sur-sollicitée.
  • Les épaules : Gomukhasana bras (les bras du visage de vache), ou simplement une sangle tenue à deux mains derrière le dos pour amorcer le mouvement sans forcer.
  • Les adducteurs : Baddha Konasana (la posture du papillon), genoux qui peuvent rester hauts, loin du sol, sans que cela n’enlève rien à la légitimité de la posture.

Mais voilà le point vraiment important, celui qui change tout : la manière compte plus que la posture.

L’attitude est déterminante

La douceur, la lenteur, le souffle, la présence, la tendresse envers son propre corps feront infiniment plus de merveilles que le combat contre lui. Parce qu’un corps qu’on combat, c’est un corps qui se divise contre lui-même et excite sa propre résistance. On force, on tire, on pousse le curseur — et on récolte souvent une blessure, ou a minima une belle crispation, sans même parler de l’estime de soi qui prend un coup au passage.

Voici la blessure narcissique invisible, celle dont on ne parle jamais assez : plus je cherche à me changer contre moi-même, plus je renforce en creux l’idée que je ne suis pas assez bien tel que je suis. Et donc, plus je m’acharne à « m’améliorer », plus j’entretiens en réalité ce désamour de moi-même — obtenant très exactement l’effet inverse de celui recherché. Un comble.

S’améliorer ou s’aimer ?

La bonne nouvelle, la vraie, la seule qui compte finalement, c’est celle-ci : il ne faut pas s’améliorer pour s’aimer. Il faut s’aimer pour pouvoir, ensuite, laisser transparaître ce qui est déjà là.

S’assouplir, se muscler, ou tout simplement respirer plus librement, ce n’est jamais fabriquer quelque chose qui manquerait. C’est retirer, tendrement, ce qui empêche nos qualités profondes de rayonner — qualités qui, sinon, restent enfouies sous des luttes intérieures inutiles. Un combat permanent contre soi-même ne fait que cliver un peu plus la personnalité, l’opposer à elle-même, quand la vraie proposition du yoga (et de la vie, tant qu’on y est) c’est la paix de l’unité.

Alors la prochaine fois que vous sentez vos ischio-jambiers protester poliment sur votre tapis, dites-leur simplement merci d’être là, respirez, et laissez faire le temps. Le grand écart, lui, saura bien se manifester — ou pas — le jour où il n’aura plus besoin d’être un objectif pour devenir, tout simplement, une possibilité parmi d’autres.

Deux études de cas, pour ne pas rester dans la théorie

Cas n°1 : le Qi Gong, ou l’art de ne (presque) rien faire

Imaginez un pratiquant de Qi Gong debout, immobile, apparemment en train de ne pas grand-chose faire. C’est là que ça se joue — mais pas du tout là où on l’attend.

Le Qi Gong travaille deux principes qui sonnent comme des noms de bars branchés, mais qui sont d’une redoutable efficacité : le fang song (le relâchement conscient, actif, presque intelligent) et le wu wei (le non-agir, ce fameux art de laisser advenir plutôt que de forcer).

Concrètement : plutôt que de demander à un muscle de s’étirer par la contrainte, le pratiquant invite chaque articulation, chaque enveloppe de tissu, à se « déposer ». Et c’est précisément là que le Qi Gong déplace le sujet : on ne parle presque jamais de muscles, mais de tendons et de fascias — ce réseau continu de tissu conjonctif qui enveloppe absolument tout, des orteils au sommet du crâne, comme une combinaison invisible portée depuis la naissance.

Or les fascias, contrairement au muscle, ne répondent pas à la force. Ils répondent à la lenteur, à la chaleur, à l’attention portée sans agenda. Un fascia qu’on « tire » se rétracte par réflexe de protection — exactement comme on referme le poing quand quelqu’un veut nous l’ouvrir de force. Mais un fascia à qui l’on donne du temps, de la présence, une intention de relâchement plutôt que d’extension, se dépose littéralement, glisse mieux sur les structures voisines, retrouve sa fluidité naturelle.

Le fang song n’est donc pas de la mollesse : c’est une forme de relâchement extraordinairement actif, presque une conversation avec ses propres tissus plutôt qu’un ordre qu’on leur donne. Et le wu wei, en filigrane, rappelle que le résultat recherché arrive souvent plus vite quand on cesse de courir après lui.

Cas n°2 : le yoga, ou comment le souffle détend ce que la volonté n’atteint pas

Deuxième scène : un pratiquant de yoga, allongé en Savasana, ou simplement assis, l’attention posée sur son souffle. Rien de spectaculaire à l’œil nu. Et pourtant.

Quand l’attention se porte, avec douceur, sur ce qu’on pourrait appeler le souffle lumineux — cette qualité de respiration ample, consciente, presque habitée de clarté — quelque chose de bien plus profond que le muscle commence à se détendre : les structures profondes du psychisme elles-mêmes.

Les tensions les plus tenaces ne logent en effet que rarement dans le muscle en tant que tel ; elles logent dans les schémas mentaux, les vieilles peurs, les postures psychologiques de vigilance ou de contrôle que le corps a fini par épouser, comme un vêtement porté trop longtemps.

C’est là tout l’art du yoga bien pratiqué : on ne détend pas un muscle pour calmer l’esprit, on calme l’esprit — par le souffle, l’attention, la conscience — et le muscle, lui, n’a alors plus aucune raison de rester sur ses gardes. Il se détend en conséquence, comme un système de sécurité qu’on désactive une fois que le danger imaginaire est passé.

Voilà pourquoi certaines postures qui semblaient inaccessibles depuis des mois s’ouvrent parfois, sans prévenir, un jour où l’on n’attendait plus rien d’elles : ce n’est pas le corps qui a soudainement changé de structure, c’est le psychisme qui a cessé de lui donner l’ordre de résister.

Les postures parfaites ne sont pas un but, mais une gradation dans la difficulté pour s’entrainer plus loin au fur et à mesure que le palier précédent devient trop facile, et laisse le mental distrait (et l’ego s’emparer d’une fausse vanité inappropriée).

Une parenthèse sur les muscles posturaux (et les gros biscoteaux)

Ces deux études de cas nous amènent à une remarque qu’on ne fait pas assez souvent : dans cette affaire de souplesse, ce sont les muscles posturaux — profonds, discrets, souvent invisibles dans le miroir — qui font le vrai travail. Ce sont eux qui tiennent la colonne, stabilisent le bassin, permettent à une articulation de rester à la fois mobile et sécurisée.

Les gros muscles superficiels, eux — les fameux « biscoteaux » qu’on admire volontiers sur une plage ou une affiche de salle de sport — sont conçus pour la puissance et le mouvement rapide, pas pour la stabilité fine ni pour la souplesse.

Un développement disproportionné de ces muscles-là, sans un travail équivalent des muscles profonds, crée paradoxalement des déséquilibres : des articulations moins mobiles, un centre de gravité mal soutenu, une raideur générale qui contredit justement l’objectif de souplesse et d’harmonie recherché.

Le corps, comme beaucoup de choses dans la vie, n’a pas besoin d’être spectaculaire en surface pour être solide en profondeur — bien souvent, c’est même l’inverse.

Alors la prochaine fois que vous sentez vos ischio-jambiers protester poliment sur votre tapis, dites-leur simplement merci d’être là, respirez, et laissez faire le temps. Le grand écart, lui, saura bien se manifester — ou pas — le jour où il n’aura plus besoin d’être un objectif pour devenir, tout simplement, une possibilité parmi d’autres.

Souple ou raide, l’essentiel reste le même : être un peu plus soi, chaque jour.