Non classé 29 septembre 2026

« No pain, no gain » ?

Faut-il souffrir pour progresser ? Ce que le Qi Gong et le yoga répondent au slogan préféré des salles de sport.

Il suffit de pousser la porte d’une salle de musculation pour le croiser : imprimé sur un tee-shirt, peint sur un mur, murmuré entre deux séries. No pain, no gain : pas de douleur, pas de gain. Trois mots qui disent toute une vision du monde, celle où l’on n’obtient rien sans se faire violence.

Sur un site consacré à la présence, à la respiration et au mouvement conscient, la question mérite d’être posée franchement. Cette phrase est-elle une vérité ou un malentendu ? Ma réponse tient en deux temps : elle contient une part de vrai, et cette part de vrai a été détournée en quelque chose de beaucoup moins recommandable.

D’où vient cette formule, et ce qu’elle dit de nous

L’idée est ancienne. Benjamin Franklin écrivait déjà au XVIIIᵉ siècle qu’il n’y a pas de gains sans peines. Mais la version anglaise, brève et martiale, s’est imposée avec le culte du corps des années 1980, l’époque du feel the burn, où la sensation de brûlure musculaire devenait la preuve que « ça marche ».

Cette phrase repose sur une conception très précise de l’être humain : celle d’un ego souverain, fait de volonté, qui se tient face à son propre corps comme un contremaître face à un ouvrier récalcitrant. Le corps est une matière brute qu’il faut dompter, plier, contraindre. Il y a là quelque chose de très viril, au plus mauvais sens d’une conquête par la force, et surtout quelque chose qui va à contre-courant de la nature, à commencer par la sienne.

Les dérives de la culture de la performance extrême le montrent bien. Certains pratiquants recourent à des substances de synthèse pour faire gonfler artificiellement leur musculature, au prix de leur santé, pour un idéal d’hypertrophie qui flatte le regard de l’ego et séduit, à vrai dire, bien moins qu’on ne l’imagine. Quand la volonté prétend commander à la nature, elle finit par lui envoyer la facture.

Le fond de vérité qu’il serait absurde de nier

Pour autant, je ne vais pas jeter le bébé avec l’eau du bain. L’adage dit quelque chose de juste : il n’y a pas de résultat sans travail. Si je ne fais rien, il ne se passe rien. Par exemple : personne n’a jamais acquis de souplesse en la souhaitant très fort, ni de calme intérieur en le lisant dans un livre.

Les traditions que nous pratiquent ici le disent sans détour :

  • Dans le yoga, le tapas, littéralement « la chaleur », l’ardeur de la discipline, figure parmi les fondements de la pratique décrits par Patanjali.
  • En chinois, le mot gongfu (功夫), que nous avons tous entendu associé aux arts martiaux, ne désigne pas la bagarre : il désigne une compétence acquise par le temps et le travail. On peut être gongfu en calligraphie ou en cuisine.

Plusieurs arguments plaident donc en faveur de l’adage :

  • L’adaptation demande un stimulus. Un muscle, un souffle, une articulation ne se transforment que s’ils sont sollicités un peu au-delà de leur zone de confort. Sans cela, le corps n’a aucune raison de changer.
  • La constance fait la différence. La régularité est un effort en soi : se lever, dérouler le tapis, s’asseoir alors que le mental propose mille bonnes raisons de remettre à demain.
  • Le plaisir n’est pas toujours immédiat. Les premières semaines d’une pratique sont souvent inconfortables, parce que le corps est raide et l’attention dispersée. Celui qui n’accepterait que l’agréable ne dépasserait jamais le seuil.
  • Le sens de l’effort se voit. Le financier Ray Dalio, méditant de longue date, a fait de la formule « douleur + réflexion = progrès » un des principes de sa méthode. Il y a de la sagesse dans cette phrase, à condition que la réflexion accompagne la douleur.

Il faut donc de l’engagement., c’est évident. Toute la question est de savoir dans quel état d’esprit on s’engage.

Quand on travaille en force, on est payé de la même monnaie

Si j’aborde la pratique en serrant les dents, en brusquant mon corps et en me racontant qu’il faut « tenir », le résultat sera à l’image de la méthode : limité, et obtenu dans la crispation. Les conséquences sont bien connues : blessures, accidents, fatigue chronique, courbatures qu’on brandit comme des médailles, frustrations répétées quand le corps refuse d’obéir aux ordres.

Contrairement à une idée reçue, les courbatures ne prouvent d’ailleurs pas qu’une séance était bonne. Elles indiquent seulement que le corps a été surpris, qu’il a manqué d’eau et d’oxygène, qu’il été brusqué au-delà des ses possibilités du moment. Et les entraîneurs d’endurance le savent : les meilleurs coureurs du monde passent la majeure partie de leur temps à une allure facile, en aisance respiratoire. Le champion kényan Eliud Kipchoge a expliqué à plusieurs reprises qu’il sourit en courant, y compris dans les moments durs, parce que le sourire détend le visage et, avec lui, le reste du corps.

Timothy Gallwey, l’entraîneur de tennis qui a écrit The Inner Game of Tennis dans les années 1970, avait résumé le phénomène en une équation : performance = potentiel − interférence. Ce qui freine le geste juste, ce n’est pas le manque de force, c’est le mental qui s’en mêle : le jugement, la crispation, la peur d’échouer. Autrement dit, l’ego.

La crispation est une dépense d’énergie qui ne produit rien. Quand je tire sur mes ischio-jambiers en serrant la mâchoire, la moitié de mon énergie sert à lutter contre l’autre moitié.

Le résultat obtenu par la grâce vaut davantage

J’irai plus loin, et c’est une conviction personnelle : un résultat obtenu avec de grands efforts a moins de valeur qu’un résultat obtenu par la grâce. Si j’ai dû forcer, c’est que je m’y suis mal pris. Le vrai savoir-faire se reconnaît à l’aisance.

Entendons-nous bien : je ne prône ni la paresse, ni l’absence d’énergie dépensée. Le travail demande du soin, de la vigilance, du temps. Mais lorsqu’il est mené avec souplesse, douceur et progressivité, il change de nature. Il ne nous vide plus : il nous recharge, parce qu’il nous fait du bien et parce qu’il nous fait plaisir. On s’épargne les accidents. On travaille avec le sourire, dans un plaisir constant, avec une conscience qui s’approfondit de séance en séance. Et l’ego n’a plus rien à faire là.

Le philosophe taoïste Zhuangzi raconte l’histoire du cuisinier Ding, qui découpe un bœuf devant son prince avec une grâce telle que chaque geste semble une danse. Interrogé, il répond qu’un bon cuisinier change de couteau chaque année parce qu’il coupe, qu’un cuisinier médiocre en change chaque mois parce qu’il tranche, tandis que lui utilise la même lame depuis dix-neuf ans, comme neuve. Il ne force pas contre l’os, il passe dans les espaces entre les articulations. Voilà l’efficacité sans effort, ou plutôt l’effort si juste qu’il ne se voit plus.

Je préférerai donc toujours le fruit qui mûrit et tombe de lui-même, apparemment par chance, ou plus exactement par la grâce d’une juste harmonie, aux victoires arrachées à la force du poignet.

Ce que disent les grandes traditions de la grâce

Cette intuition n’a rien d’une originalité orientale. Elle traverse toutes les traditions spirituelles, y compris celles de l’Occident.

Dans le christianisme, la grâce est précisément ce qui ne se mérite pas. « C’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu », écrit saint Paul aux Éphésiens (2, 8). À Paul lui-même, épuisé par ses combats, la voix intérieure répond : « Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse » (2 Corinthiens 12, 9). Et dans l’Évangile de Matthieu (11, 30), le Christ dit : « Mon joug est facile et mon fardeau léger. » Le mystique rhénan Maître Eckhart parlait de Gelassenheit, le lâcher-prise, cet état où la volonté propre cesse de tirer sur le fruit pour le laisser mûrir. Et Thérèse de Lisieux, au lieu de l’escalier escarpé de la perfection par l’effort, rêvait d’un « ascenseur » : les bras de Jésus qui l’élèveraient jusqu’au ciel.

Dans le soufisme, la confiance abandonnée en Dieu s’appelle le tawakkul. Une parole attribuée au Prophète en donne l’équilibre exact : à un homme qui demandait s’il devait laisser son chameau en liberté et s’en remettre à Dieu, il aurait répondu : « Attache-le, puis remets-toi à Dieu. » Autrement dit : fais ta part, sans crispation, et lâche le reste.

« Aide-toi, le Ciel t’aidera » : oui, mais pas en te blessant

On m’opposera un adage aussi populaire que le premier : « Aide-toi, le Ciel t’aidera. » Beaucoup le croient tiré de l’Évangile. Il n’y figure pas. L’idée est d’origine grecque, on la trouve dans la fable d’Ésope Hercule et le charretier, et c’est La Fontaine qui lui a donné sa forme française dans Le Chartier embourbé. Le charretier est coincé dans l’ornière et supplie Hercule de l’en sortir. Le dieu lui répond de mettre l’épaule à la roue, de piquer ses chevaux, d’ôter les cailloux : aide-toi. Il s’agit d’agir avec intelligence, pas de se faire du mal. Nulle part on n’a demandé de « s’aider » en se comportant comme un malade.

L’Évangile, lui, va plus loin que la fable. Saint Paul écrit aux Philippiens (2, 12-13) : « Travaillez à votre salut avec crainte et tremblement, car c’est Dieu qui produit en vous le vouloir et le faire. » L’effort du croyant et l’action de la grâce ne s’y opposent pas : ils sont un seul mouvement. Paul dit encore de son propre labeur qu’il combat « selon la force du Christ qui agit puissamment en moi » (Colossiens 1, 29). On travaille, mais on sait que l’énergie qui nous traverse ne vient pas seulement de nous.

C’est exactement ce que nous cherchons dans la pratique : fournir l’engagement sans crispation, et laisser le reste se faire.

L’illusion du « souffrir pour mériter »

Pourquoi tant de personnes s’infligent-elles des efforts qui ne leur font pas de bien ? Prenons une scène que chacun a déjà croisée : quelqu’un de déjà assez âgé, ou en surpoids, qui court sur le bitume parce qu’on lui a dit que « c’était bon pour la santé ». Le visage est écarlate, congestionné, les traits crispés dans un rictus de souffrance. Manifestement, aucun plaisir. Je ne pense pas que la course soit en cause : c’est la manière. Pratiquée ainsi, cette activité fait sans doute autant de mal au cœur qu’aux articulations, et il vaudrait mieux la remplacer par une discipline plus douce, adaptée à la personne, après avis médical si nécessaire. Marcher d’un bon pas en respirant amplement vaut mieux que courir en apnée mentale.

Mais il faut aller plus profond. Beaucoup de gens ont été élevés dans l’idée qu’on ne mérite que ce qu’on a arraché, qu’un cadeau doit se « payer ». Ces personnes savent rarement accueillir ce qui leur est offert spontanément : elles ne se sentent pas assez valables pour recevoir une grâce qu’elles n’ont pas conquise de haute lutte. Cette posture repose sur un doute fondamental sur soi, la croyance qu’il y aurait en nous un vide, un manque, qu’il faudrait combler à coups de sacrifices (peut-être aussi sur l’idée judéo-chrétienne mal comprise qu’il faudrait expier je ne sais quelle faute originelle !)

La philosophie du yoga et du Qi Gong part de la conviction inverse, et surtout de l’expérience inverse : il y a bel et bien un Plein, une plénitude déjà là, et c’est elle qui rayonne à travers la pratique. On ne pratique pas pour devenir digne, on pratique pour laisser apparaître ce qui est déjà présent.

La nuance nécessaire : la traversée de l’inconfort

Serais-je en train de tout arranger dans un monde de douceur ? Non, et ce serait mentir. Les maîtres d’arts martiaux et de Qi Gong ne font pas de cadeaux à leurs élèves, et ils ont raison de ne pas en faire.

Prenez la posture de l’Arbre, Zhan Zhuang : debout, immobile, les bras arrondis devant la poitrine comme si l’on enlaçait un tronc. En trois minutes, les épaules brûlent, les cuisses tremblent, le mental supplie qu’on arrête. La tradition suggère de ne pas céder au premier réflexe d’évitement et de prolonger l’exercice, précisément parce que ce qui remonte alors, ce sont les tensions que nous portons au quotidien, et que l’entrainement va justement faire disparaitre.

C’est aussi le cas dans le Zhineng Qi Gong, la méthode du Dr Pang Ming. Dans la pratique du Chen Qi, il est conseillé de tenir au moins quinze minutes par jour, idéalement une demi-heure d’affilée, alors même que l’on ressent généralement des douleurs dans les trapèzes presque dès les premiers instants. Quiconque s’y essaie pour la première fois le sait : après trois minutes, on a déjà mal partout.

Cette exigence est-elle en contradiction avec tout ce que je viens d’écrire ? Je crois que non, à condition de distinguer deux choses que l’on confond trop souvent : le forçage et la traversée de l’inconfort.

  • Dans le forçage, la douleur est subie comme une agression : on serre, on lutte, on s’obstine contre un signal d’alarme. La respiration se bloque et le visage se ferme.
  • Dans la traversée, la sensation devient un objet d’observation. On respire dans la chaleur, on relâche (Fang song, 松) ce qui peut l’être, on garde un léger sourire. La sensation ne disparaît pas toujours, mais on cesse de lui résister, et elle se transforme.

Une règle de prudence s’impose. Une brûlure musculaire, une lourdeur, un tremblement, une chaleur diffuse se traversent. Une douleur aiguë, localisée dans une articulation, qui irradie ou qui persiste après l’exercice est un signal qu’il faut respecter. Et pour un débutant, la bonne stratégie n’est pas de tenir quinze minutes dès la première séance : commencez par trois minutes, puis cinq, puis huit, avec des pauses. La durée arrive comme un fruit, pas comme un exploit.

Le Bouddha lui-même, à un moine ascète qui s’épuisait à force de sévérité, demanda comment il jouait autrefois de la vina : la corde trop tendue casse, la corde trop lâche ne sonne pas, la corde bien accordée chante. La Bhagavad-Gîtâ dit la même chose autrement (VI, 16-17) : le yoga n’est pas pour celui qui mange trop ni pour celui qui ne mange pas du tout, pas pour celui qui dort trop ni pour celui qui veille sans cesse. Il appartient à celui qui est mesuré dans son alimentation, ses loisirs, son action et son repos.

L’art du juste milieu : Wu Wei et Sthira Sukham

Comment tenir ensemble l’engagement du pratiquant et la douceur du sage ? Les deux traditions que nous cultivons ici ont chacune une réponse.

Prenez le jardinier. Respecter son jardin ne veut pas dire déverser des produits chimiques à tour de bras pour forcer la terre à produire plus qu’elle ne peut. Mais respecter la nature ne veut pas dire non plus la laisser tout envahir jusqu’à étouffer le paysage. Il y a un juste milieu, un ajustement, un dosage fin à trouver, et c’est précisément à ce dosage que nous entraînent les pratiques initiatiques.

Dans le Qi Gong, c’est le Wu Wei, l’agir non-agissant. Le Tao Tö King (chapitre 2) dit que le sage agit sans rien forcer et enseigne sans parler. Il ne s’agit pas d’inaction : c’est un agir qui épouse le mouvement naturel des choses au lieu de le combattre. Le même livre (chapitre 78) donne l’image de l’eau : rien n’est plus doux ni plus faible qu’elle, et pourtant rien ne la surpasse pour venir à bout de ce qui est dur et fort. Bruce Lee, qui n’était pas un rêveur, en avait fait sa devise : « Be water, my friend. » Et Sun Tzu, le stratège chinois, plaçait l’excellence suprême non dans la victoire au terme du combat, mais dans celle qui s’obtient sans combattre.

Dans le yoga, c’est Sthira Sukham. Patanjali définit la posture en quelques mots (Yoga Sûtras II, 46) : sthira sukham âsanam, « la posture est stable et confortable ». Stabilité (sthira) et aisance (sukham), l’une sans l’autre ne suffit pas. Le sûtra suivant (II, 47) indique comment on y parvient : par le relâchement de l’effort et par l’absorption de l’attention dans l’infini. On ne conquiert donc pas une posture, on relâche ce qui la gênait. Et la Bhagavad-Gîtâ (II, 50) définit le yoga lui-même comme « l’habileté dans l’action » : non pas l’action la plus violente, mais la plus juste.

Dans les deux cas, la pratique nous apprend à ajuster : nous écoutons les contraintes du déterminisme de l’âge, de la santé, du terrain. Nous acceptons le corps que nous avons aujourd’hui, avec les possibilités qui sont les siennes, sans le forcer plus qu’on ne force la nature. Et pendant que nous pratiquons, nous observons les manifestations du mental et de l’ego (impatience, comparaison, ambition, découragement), nous les laissons passer sans nous y accrocher, et nous nous enracinons de plus en plus profondément dans la conscience de l’Être essentiel.

En pratique : cinq repères pour travailler sans se forcer

  1. Commencer plus petit que ce que l’ego propose. La durée et l’intensité augmentent quand la pratique est devenue agréable, pas avant.
  2. Garder le souffle libre. Si la respiration se bloque ou se crispe, l’effort est trop grand.
  3. Vérifier le visage. Mâchoire, front, yeux : s’ils sont tendus, le corps l’est aussi. Un demi-sourire est un excellent instrument de mesure.
  4. Distinguer sensation et signal d’alarme. Chaleur, lourdeur, tremblement : on traverse. Douleur aiguë ou articulaire : on s’arrête.
  5. Se demander : « Est-ce que ça me recharge ? » À la fin de la séance, l’énergie doit être plus grande qu’au début. Sinon, on a dépensé de la volonté au lieu de pratiquer.

Conclusion : pratiquer sans lutter

Alors, no pain, no gain ? Il y a bien du travail dans toute pratique, de la constance, de la vigilance et des moments d’inconfort à traverser. Mais la douleur n’est ni un prix à payer ni une preuve de sérieux. Ce qui fait avancer, c’est l’attention, la régularité, la justesse du dosage et l’absence de guerre intérieure.

Je préfère un autre adage, plus discret, qui n’orne aucun mur de salle de sport : pas de résistance, pas de blessure ; pas de crispation, pas de fatigue ; pas d’ego, pas de lutte. Ce qui reste est simple : une présence attentive, un corps respecté, et ce plaisir tranquille de sentir que ce que l’on cherchait était déjà là.