Sommaire
- Une unité qui se meut, non deux entités qui se rencontrent
- L'exemple du Qi Gong : « un yin, un yang », monter et descendre les bras
- Ce que cela change pour la pratique et pour la métaphysique
- La notion de Yin-Yang à travers le symbole du Taiji-tu
- 1. Opposition et Interdépendance :
- 2. Croissance et Décroissance (Équilibre Dynamique) :
- 3. Transformation Mutuelle :
- Application en MTC :
- Symbole Taiji Tu (Yin-Yang)
- Décomposition du symbole : ce que montre le dessin
- Le cercle
- Les deux virgules (Yin et Yang)
- Les deux points (l’un dans chaque moitié)
- Significations profondes
- Origines du symbole
- La notion de yin-yang selon Cyril Javary
- Le vide median : quésaco ?
- Présentation générale
- Trois souffles essentiels
- Distinction entre vide originel et vide médian
- Fonctions et rôle du Vide médian
- Figures illustrant le Vide médian
- Dimension humaine et spirituelle
- Approche poétique du Vide médian
- Synthèse
- Ouvrages de C.Javary
La façon la plus répandue de présenter yin et yang consiste à les décrire comme deux opposés complémentaires : le froid et le chaud, l’ombre et la lumière, le repos et le mouvement. C’est pédagogiquement efficace, et ce n’est pas faux au sens où ces couples existent bien dans les textes anciens. Mais cette vulgarisation courante installe silencieusement une erreur métaphysique de fond : elle fait penser en termes de deux choses — deux qualités, deux substances, deux pôles — qui se trouveraient ensuite mises en relation, en équilibre, en complémentarité.

C’est précisément ce que Cyrille Javary s’attache à corriger.
Le titre même de son livre de référence, Yin-Yang, sans « et », est un choix volontaire : il refuse la conjonction qui laisserait entendre qu’il s’agit de deux termes distincts reliés entre eux.
Javary insiste sur le fait que yin et yang ne sont pas deux entités mais les deux faces indissociables d’un seul processus de transformation — une seule dynamique vue sous deux angles. Sur ce point, sa lecture rejoint exactement celle défendue ici : ce n’est pas dans les livres savants que se loge le malentendu, mais dans la façon dont l’idée s’est diffusée en Occident, simplifiée en une imagerie de « paires d’opposés » (chaud/froid, jour/nuit) qui trahit la subtilité du concept.
Javary propose lui-même une image qui rend cette unité parfaitement sensible : celle du balancier d’une pendule. Quand le balancier oscille, on ne dira jamais qu’il exécute « un mouvement » puis, arrivé en haut, « un autre mouvement » pour redescendre. C’est le même mouvement, la même énergie, qui change simplement de nature à chaque instant : à l’amplitude maximale, toute l’énergie cinétique s’est convertie en énergie potentielle — le balancier est immobile une fraction de seconde, chargé d’un potentiel maximal — puis cette énergie potentielle se reconvertit en énergie cinétique dans le mouvement inverse. Rien n’est ajouté, rien n’est retranché : c’est une seule quantité d’énergie qui se transforme continûment d’un état en son contraire, et inversement, indéfiniment.

C’est exactement ce que signifie 一陰一陽之謂道 — « un yin, un yang, voilà le Dao ». Le yin n’est pas une chose et le yang une autre chose qui viendraient ensuite alterner : le yin est la forme que prend le mouvement quand il se rétracte, le yang la forme qu’il prend quand il se déploie, et c’est la même énergie, le même mouvement unique, qui ne cesse de passer de l’une à l’autre. Au point le plus haut du balancier comme au point le plus bas, il y a cet instant de bascule pure — ni tout à fait cinétique, ni tout à fait potentiel — qui est l’équivalent exact du taiji dans le geste corporel : le pivot sans épaisseur où une qualité se change en son contraire sans discontinuité.
Cette image de la pendule a un avantage pédagogique immense pour le Qi Gong : elle montre que l’énergie ne s’arrête jamais, même au sommet du mouvement. Ce qui semble un temps d’arrêt (le point mort du balancier, les bras levés au sommet du geste) est en réalité le moment de plus grande charge, de plus grande densité de transformation — pas un vide, mais une plénitude qui bascule.
Pour aller plus loin dans cette même direction, on peut préciser l’image avec celle du vecteur : yin et yang ne sont pas deux vecteurs différents qui se feraient face — ce serait encore deux objets. Ils sont les deux orientations symétriques d’un seul et même mouvement, issu d’un seul et même point : le taiji, le faîte, le pivot.
Une unité qui se meut, non deux entités qui se rencontrent
Comme une respiration n’est pas composée de « l’inspiration » et « l’expiration » en tant que deux actes séparés qu’on additionnerait, mais d’un souffle unique qui se déploie puis se rétracte à partir du même centre.

Regardez le taijitu, le symbole yin-yang lui-même : ce n’est pas un cercle coupé en deux disques séparés. C’est un seul trait courbe qui divise une seule forme, et chaque moitié porte en son cœur le germe de l’autre. Il n’y a jamais un instant où le yin existe sans déjà contenir sa bascule vers le yang. Ce n’est pas une image de coexistence, c’est une image de transformation continue — de bianhua (變化), le devenir perpétuel qui est la vraie matière de la cosmologie chinoise, bien plus que la notion de substance.
Cette différence n’est pas un détail scolastique. Penser en « opposés complémentaires », c’est rester dans une ontologie de choses : on catégorise, on classe, on cherche l’équilibre entre deux pôles comme on doserait deux ingrédients. Penser en « mouvement unique à deux phases », c’est entrer dans une ontologie de processus : il n’y a rien à équilibrer entre deux entités, il y a un seul flux à laisser se déployer sans rupture. La nuance change tout, y compris — et surtout — dans la pratique corporelle.
L’exemple du Qi Gong : « un yin, un yang », monter et descendre les bras
Prenez l’exercice le plus simple qui soit : lever les bras, puis les redescendre. Enseigné selon la lecture « deux opposés complémentaires », on dira volontiers : « monter, c’est le mouvement yang ; descendre, c’est le mouvement yin » — comme si l’on exécutait un geste, puis un autre geste de nature différente, mis bout à bout. Le pratiquant traite alors les deux phases comme deux segments juxtaposés, avec souvent une micro-cassure au sommet et au point bas : on finit de monter, puis on commence à descendre.
Lu selon « un yin un yang, c’est le Dao », l’exercice devient tout autre chose. Il n’y a pas un geste yang suivi d’un geste yin : il y a un seul mouvement de qi, une seule intention continue, qui s’oriente d’abord vers l’expansion puis vers la rétraction, sans qu’aucune frontière ne les sépare. Le bras qui monte contient déjà, dans sa trajectoire même, la promesse de la descente — exactement comme le trait courbe du taijitu, exactement comme le balancier qui, dès qu’il s’élève, porte déjà en lui son retour.
Cette différence se sent très concrètement dans la qualité du geste. Si vous pratiquez avec l’idée de deux mouvements complémentaires, le sommet du geste (bras levés) et son point bas (bras détendus) sont vécus comme des états, des positions où l’on arrive. Si vous pratiquez avec l’idée du mouvement unique, ces points ne sont plus des états mais des pivots — des lieux de bascule pure, sans épaisseur, où rien ne s’arrête vraiment mais où tout change de direction, tout comme le balancier au sommet de sa course : immobile en apparence, mais au maximum de sa charge potentielle, prêt à redevenir mouvement.
C’est précisément là, dans ce point de retournement sans durée, que se loge le taiji lui-même : ni yin ni yang encore, mais la charnière qui les rend possibles l’un et l’autre. Le Zhuangzi et les traités de Taiji Quan insistent tous sur ce point : c’est dans la continuité ininterrompue, et particulièrement dans les points de retournement, que le qi circule sans fuite. Une pratique qui traite yin et yang comme deux gestes séparés introduit mécaniquement des micro-arrêts à chaque bascule — et c’est très exactement là que le qi se disperse ou se bloque.
Ce que cela change pour la pratique et pour la métaphysique
Sur le plan métaphysique, comprendre yin-yang comme mouvement unique plutôt que comme couple d’opposés nous rapproche de ce que le taoïsme appelle réellement le Dao : non pas une harmonie entre deux forces, mais le procès même par lequel une seule réalité indifférenciée (le wuji) se met à osciller et devient ainsi manifeste (le taiji). Le Dao n’équilibre rien — il devient.
Sur le plan pratique, cela déplace l’attention du pratiquant. On ne cherche plus à « faire du yin » puis « faire du yang » comme deux techniques à alterner ; on cherche à sentir la continuité d’un seul mouvement de qi qui ne s’interrompt jamais, et à affiner sa sensibilité aux points de bascule, ces instants où la direction change sans que le flux ne cesse. C’est là, bien plus que dans l’exécution des deux phases elles-mêmes, que se joue la qualité réelle d’une pratique de Qi Gong.
Après ces ajustements de nuances essentielles, approfondissons maintenant ces notions.
La notion de Yin-Yang à travers le symbole du Taiji-tu
En Médecine Traditionnelle Chinoise (MTC), le concept du Yin-Yang est bien plus qu’une simple dualité ; c’est un pilier fondamental qui sous-tend toute la compréhension du corps humain, de la physiologie à la pathologie, en passant par le diagnostic et le traitement. Il s’agit d’une vision holistique et dynamique de l’univers et de l’être humain, où tout est en constante interaction et transformation.
Voici les principes clés du Yin-Yang selon la MTC :
1. Opposition et Interdépendance :
- Opposition : Le Yin et le Yang sont des forces opposées mais complémentaires. Chaque chose ou phénomène peut être caractérisé par son aspect Yin ou Yang. Exemples :
- Yin : obscurité, froid, passivité, intériorité, lenteur, substance, humidité, le bas du corps, les organes « Zang » (pleins : Cœur, Foie, Rate, Poumons, Reins).
- Yang : lumière, chaleur, activité, extériorité, rapidité, fonction, sécheresse, le haut du corps, les organes « Fu » (creux : Vésicule Biliaire, Estomac, Gros Intestin, Intestin Grêle, Vessie, Triple Réchauffeur).
- Interdépendance : Le Yin et le Yang ne peuvent exister l’un sans l’autre. Ils sont les deux facettes d’une même réalité. Le jour n’a de sens que par rapport à la nuit, le mouvement par rapport à l’immobilité. Dans le corps, le Yin (substances, sang, liquides) nourrit le Yang (fonctions, énergie), et le Yang protège et active le Yin. S’il n’y a pas de Yin, le Yang ne peut pas être engendré, et inversement.
2. Croissance et Décroissance (Équilibre Dynamique) :
- Le Yin et le Yang sont dans un état d’équilibre dynamique constant. Lorsque l’un croît, l’autre décroît. Ce cycle est visible dans les saisons (le Yang augmente au printemps et en été, le Yin augmente en automne et en hiver) ou dans la journée (le Yang prédomine le jour, le Yin la nuit).
- Dans le corps, la consommation de substances nutritives (Yin) pour les activités fonctionnelles (Yang) est un exemple de croissance du Yang et décroissance du Yin.
3. Transformation Mutuelle :
- À leur apogée, le Yin peut se transformer en Yang et le Yang en Yin. Par exemple, une extrême chaleur (Yang) peut entraîner une transpiration excessive (perte de liquides Yin), conduisant à une déficience de Yin et potentiellement à des symptômes de « vide de Yin ». De même, un froid extrême (Yin) peut, après un certain temps, se transformer en chaleur interne, un phénomène souvent observé dans certaines maladies.
- Le symbole du Taiji (le cercle noir et blanc avec un point de la couleur opposée dans chaque partie) illustre parfaitement cette idée : chaque pôle contient une « graine » de l’autre, indiquant la possibilité de transformation.
Application en MTC :
Le concept du Yin-Yang est utilisé pour :
- Expliquer la Physiologie Humaine : Les organes, le sang, le Qi (énergie vitale), les liquides corporels, les tissus, les fonctions – tout est classifié selon les principes du Yin-Yang et leur interaction. Par exemple, le Qi est Yang (actif, mobile), tandis que le Sang est Yin (substantiel, nourricier).
- Comprendre la Pathologie : La maladie est considérée comme un déséquilibre entre le Yin et le Yang.
- Excès de Yang : Se manifeste par des signes de chaleur, d’agitation, d’inflammation, de rougeur (ex: fièvre, insomnie, bouche sèche).
- Excès de Yin : Se manifeste par des signes de froid, de léthargie, de pâleur, d’œdème (ex: frilosité, fatigue, digestion lente).
- Déficience de Yang : Manque de chaleur et d’activité (ex: frilosité, fatigue chronique, hypothermie).
- Déficience de Yin : Manque de substances et de liquides, entraînant une « fausse chaleur » ou une chaleur par insuffisance (ex: sueurs nocturnes, bouffées de chaleur, sécheresse, agitation le soir).
- Guider le Diagnostic : Lors de l’examen, le praticien de MTC analyse les symptômes du patient en termes de Yin-Yang : la couleur du teint, la chaleur ou la froideur du corps, la force de la voix, la nature des douleurs, les pouls, la langue, etc., pour déterminer la nature du déséquilibre.
- Orienter le Traitement : L’objectif est de rétablir l’équilibre du Yin-Yang.
- Pour un excès de Yang, on va « disperser » le Yang (par exemple, avec des herbes rafraîchissantes ou des points d’acupuncture qui calment).
- Pour un excès de Yin, on va « réchauffer » et « disperser » le Yin (avec des herbes chaudes, la moxibustion).
- Pour une déficience de Yang, on va « tonifier » le Yang (par exemple, avec des herbes réchauffantes et tonifiantes, des points d’acupuncture qui stimulent l’énergie Yang).
- Pour une déficience de Yin, on va « nourrir » le Yin (avec des herbes hydratantes et nourrissantes, des points d’acupuncture qui renforcent le Yin).
En résumé, le Yin-Yang en MTC n’est pas une simple théorie philosophique, mais un cadre conceptuel et pratique indispensable pour comprendre, diagnostiquer et traiter les maladies, en cherchant toujours à rétablir l’harmonie et la dynamique équilibrée au sein du corps.
Symbole Taiji Tu (Yin-Yang)

Le Taiji Tu (太極圖), souvent appelé « symbole du yin et du yang », est un idéal visuel d’équilibre dynamique dans la pensée chinoise traditionnelle. Il ne s’agit pas simplement d’un logo esthétique, mais d’une cosmogramme représentant la naissance, l’évolution et la complémentarité de tous les phénomènes dans l’univers.
Décomposition du symbole : ce que montre le dessin
Le cercle
- Représente le Tout, l’Unité primordiale (le Wu Ji, 無極) avant toute différenciation.
- Il est fermé mais sans centre fixe visible : il est l’espace de la transformation cyclique.
Les deux virgules (Yin et Yang)
- Les deux formes opposées (souvent blanche et noire) expriment la polarité fondamentale :
- ⚪ Yang (blanc) : lumière, activité, expansion, chaleur, haut, masculin.
- ⚫ Yin (noir) : obscurité, repos, contraction, froid, bas, féminin.
- Leur disposition en spirale traduit le mouvement permanent, circulaire et complémentaire.
- L’univers est vivant, rythmé par des alternances : jour/nuit, inspiration/expiration, naissance/mort.
Les deux points (l’un dans chaque moitié)
- Dans le Yin, un germe de Yang ; dans le Yang, un germe de Yin.
- Cela reflète le principe que tout extrême engendre son contraire (« le Yang extrême devient Yin », dit le Yi Jing).
- L’opposition n’est ni conflictuelle ni rigide, mais génératrice.
Significations profondes
Une cosmologie
- Le Taiji Tu est la représentation du passage du Wu Ji (le Non-être, le vide absolu) au Taiji (le principe suprême du mouvement différencié).
- De là naît la dualité Yin/Yang, qui donne ensuite les Cinq éléments (Bois, Feu, Terre, Métal, Eau), puis les dix mille êtres.
Une lecture du vivant
- Corps, souffle, émotions, saisons, organes : tout suit des cycles Yin-Yang.
- Exemple :
- Le cœur est Yang (feu, été, haut)
- Les reins sont Yin (eau, hiver, bas)
- L’équilibre entre les deux est vital (le « vide médian » en est le souffle régulateur).
Une éthique
- Le Taiji Tu est une invitation à la voie moyenne, à l’harmonie plutôt qu’au dualisme.
- Agir sans excès, écouter les transformations, suivre la Voie (le Dao).
Le Taiji Tu :
- Est une carte dynamique de la vie ;
- Reflète un principe d’équilibre mouvant ;
- Invite à cultiver une conscience fluide, à l’écoute des mutations ;
- Appelle à une vision holistique du monde.
Origines du symbole
Le Taiji Tu (太極圖), dans sa forme symbolique circulaire représentant le Yin et le Yang en interaction, n’est pas aussi ancien qu’on pourrait le croire. Il résulte d’une élaboration progressive au cours de l’histoire chinoise — sa forme actuelle remonte au XIe siècle, bien que ses racines philosophiques soient bien plus anciennes.
Origines philosophiques : -500 à -200 av. J.-C.
- Les concepts de Yin et de Yang sont anciens, présents dès les Classiques chinois comme le Yijing (易經, Livre des Mutations) vers -700 à -300 av. J.-C.« Le Dao engendre l’Un, l’Un engendre le Deux (Yin-Yang), le Deux engendre le Trois, le Trois engendre les dix mille êtres. » (Dao De Jing, Laozi, ch. 42)
- Mais aucun symbole graphique du type « Taiji Tu » n’est alors utilisé. On parle en termes textuels et numériques (traits pleins ou brisés dans le Yijing).
Codification symbolique : dynastie Song (960–1279)
- Le premier vrai dessin du Taiji Tu est attribué au philosophe Zhou Dunyi (周敦頤, 1017–1073) dans son traité Taiji Tushuo (太極圖說, Explication du diagramme du Taiji).
- C’est une version cosmologique néo-confucéenne, très abstraite, avec cercles concentriques et éléments du Yijing.
- Cette version est connue comme le « diagramme du Taiji ancien ».
Apparition du symbole en « poisson Yin-Yang » : XIIIe–XIVe siècle
- La forme rotative et dynamique avec les deux « virgules » (blanche et noire) apparaît probablement à la fin de la dynastie Song ou au début de la dynastie Yuan (1271–1368).
- Cette version est souvent attribuée à un courant taoïste ou ésotérique, notamment dans les pratiques internes (alchimie taoïste, Qi Gong, etc.).
- Elle est parfois appelée Taiji moderne ou diagramme du Taiji à poissons entrelacés (魚太極圖).
Diffusion moderne : XXe siècle
- Le symbole est repris et diffusé massivement au XXe siècle, notamment par les écoles de Taiji Quan, de Qi Gong et de médecine chinoise.
- Il devient un symbole universel du taoïsme et de la philosophie orientale dans le monde entier.
La notion de yin-yang selon Cyril Javary
Comme nous l’avons déjà évoqué au début de cet article, Cyrille Javary, sinologue et spécialiste du Yi Jing, offre une perspective profonde et nuancée sur le concept du Yin-Yang, qui va bien au-delà des interprétations simplistes occidentales. Voici les points clés de sa vision :
- Le Yin-Yang n’est pas une opposition statique, mais une dynamique du changement : Pour Javary, la plus grande méprise occidentale est de considérer le Yin et le Yang comme deux entités distinctes, opposées et figées. Au contraire, en chinois, « Yin-Yang » est un seul mot, décrivant le fonctionnement de tout ce qui est vivant, un mouvement incessant, une danse universelle. Il ne s’agit pas de « Yin et Yang » séparés, mais d’une alternance continue. L’hiver, par exemple, n’est pas « l’hiver » en soi, mais ce qui deviendra l’été, avant de redevenir hiver. Chaque aspect est le futur et le passé de l’autre, sans substance ou fixité propre.
- Le quiproquo de la traduction : Le fait que les langues occidentales aient besoin de deux mots (« Yin » et « Yang ») pour traduire ce concept chinois en un seul mot est, selon Javary, à l’origine de nombreuses incompréhensions. Cela nous pousse à penser en termes de séparation et d’opposition, alors que la pensée chinoise est unitive et harmonisante.
- Une observation fine du vivant : Le concept du Yin-Yang est né de l’observation minutieuse des systèmes vivants et naturels. Ce n’est pas une philosophie abstraite, mais un modèle stratégique pour gérer le changement, enraciné dans le pragmatisme chinois. L’idéogramme du Yin représente un ciel qui s’obscurcit, celui du Yang un ciel qui s’éclaircit ; ensemble, ils décrivent des épisodes consécutifs, non des oppositions fixes.
- La primauté du mouvement et de la transformation : Le Yin-Yang met l’accent sur le mouvement, la transformation et l’alternance. Il ne s’agit pas d’attribuer des catégories fixes (par exemple, « masculin » ou « féminin » au Yin et au Yang), ce qui est un non-sens pour la pensée chinoise. C’est un modèle qui nous invite à comprendre que la seule constante est le changement, et à nous y ajuster.
- Une pensée unitive et non dualiste : Contrairement à la pensée occidentale qui tend à séparer et à opposer, le Yin-Yang, tel qu’interprété par Javary, nous ramène à une vision unifiée du monde. Il nous aide à dépasser les dilemmes et à aborder les problèmes avec une compréhension plus subtile de leur nature changeante.
- Le lien avec le Yi Jing : Cyrille Javary est un expert du Yi Jing (Livre des Changements), qui est intrinsèquement lié au concept du Yin-Yang. Le Yi Jing, pour Javary, n’est pas un outil de divination irrationnelle, mais un « manuel d’aide à la prise de décision », un « guide pratique » qui permet de comprendre les situations de la vie quotidienne en les reliant aux 64 hexagrammes, qui sont des représentations des dynamiques Yin-Yang en constante mutation.
En somme, Cyrille Javary nous invite à déconstruire nos idées préconçues sur le Yin-Yang et à l’appréhender comme un principe dynamique du changement, fondamental à la compréhension de la pensée chinoise et à une approche plus souple et harmonieuse du monde.
En complément, et en annexe de cet article, je vous propose :
- un encart sur une notion très proche du yin-yang, celle du « vide médian »
- une bibliographie sur les ouvrages de Cyrille Javary
Le vide median : quésaco ?
Voici un résumé détaillé en français du Livre du vide médian de l’académicien François Cheng (Albin Michel, 2004, édition augmentée 2009, 224 pages) : une méditation poétique et philosophique sur le cœur du taoïsme et la dynamique du souffle à l’œuvre entre yin, yang et vide.
Présentation générale
François Cheng décrit le Vide médian comme ce troisième souffle qui surgit chaque fois que le yin et le yang sont en présence : il absorbe le meilleur de chacun, les élève, les transforme, et crée une harmonie créatrice. Le titre du livre reflète cette exploration subtile d’un principe central pour le Tao.
Trois souffles essentiels
Cheng distingue trois souffles vitaux issus du souffle primordial : souffle yin, souffle yang, et le souffle du Vide médian, celui qui assure circulation, transformation et harmonisation entre les deux premiers
Distinction entre vide originel et vide médian
Il clarifie une double ontologie du vide :
- Le Vide originel (ou suprême) est antérieur à la création ; il correspond au Tao lui-même.
- Le Vide médian est intérieur aux êtres matériels, antérieur à la séparation du yin et du yang, mais leur médiation dynamique
Le Vide médian ne consiste pas en un vide passif, mais en un souffle actif qui anime le monde.
Fonctions et rôle du Vide médian
- Circulation : il met en mouvement les transformations internes de l’univers.
- Transformation : il permet la mutation réciproque entre yin et yang.
- Harmonisation : il crée la cohésion entre les êtres et avec l’origine cosmique
Figures illustrant le Vide médian
Cheng emploie des images symboliques pour concretiser ce concept :
- La vallée : creuse, accueil, féconde et inépuisable — figure du lien yin-yang animé par le souffle
- Le moyeu de la roue : le vide au centre permet le mouvement—métaphore de l’usage vital du Vide
- Le non-achevé en peinture : laisser du vide dans l’œuvre (calligraphie, paysages), pour véhiculer vie et souffle intérieur
Dimension humaine et spirituelle
- À l’échelle du corps : l’expérience du vide (articulation, respiration, interstices…) est indispensable au mouvement et à la fluidité intérieure
- À l’échelle du cœur : maintenir un cœur vide d’opinion préconçue — ouvert, dans l’indifférence créatrice — est essentiel à la sagesse
Approche poétique du Vide médian
Ce livre comprend cent deux poèmes qui explorent la notion d’« entre » : ces espaces vivants qui surgissent dans l’entre-deux, dans le souffle du Vide médian, porteurs de la vie et de la nouveauté albin-michel.fr.
François Cheng y célèbre ce vide fertile où se crée le possible.
Synthèse
- Le Vide médian est un troisième souffle, médiateur et créatif.
- Il unit yin et yang tout en animant leur interaction.
- Il est à la fois ontologique, physique, spirituel et esthétique.
- Cheng le propose comme une expérience de vie, incarnée dans l’art et la conscience.
Ouvrages de C.Javary
sur le Yi Jing (Livre des Changements) :
- « Le Yi Jing, le Livre des changements » (Albin Michel, 2012) : C’est probablement son œuvre la plus connue et la plus fondamentale. Il s’agit d’une traduction et d’un commentaire approfondis du Yi Jing, qui le rend accessible et pertinent pour le lecteur contemporain. Il y développe sa vision du Yi Jing comme un outil de décision et de compréhension du monde.
- « Comprendre le Yi Jing » (Guy Trédaniel, 2017) : Un ouvrage plus didactique, qui sert d’introduction et de guide pratique pour ceux qui souhaitent s’initier au Yi Jing.
- « Le Yi Jing, la stratégie du Tao » (Éditions du Seuil, collection Points Sagesses, 2004) : Une exploration de la dimension stratégique du Yi Jing, et comment ses principes peuvent être appliqués dans la vie quotidienne et professionnelle.
- « Les Saisons du Yi Jing » (Albin Michel, 2017) : Un livre qui relie le Yi Jing aux cycles naturels et aux saisons, montrant l’application concrète de ses principes dans le temps.
- « Pratiquer le Yi Jing » (Albin Michel, 2019) : Un guide pratique pour l’utilisation du Yi Jing, avec des exemples concrets et des conseils pour l’interprétation.
Autres ouvrages de C.Javary sur la pensée chinoise et la stratégie :
- « La Sagesse du Yi King pour les managers » (Éditions Eyrolles, 2007) : Application des principes du Yi Jing au monde de l’entreprise et du management.
- « Tao-tö king – Le livre de la voie et de la vertu » (Albin Michel, 2016) : Traduction et commentaire du texte fondamental du taoïsme de Lao Tseu.
- « Petit manuel de la simplicité volontaire selon la sagesse chinoise » (Albin Michel, 2019) : Une exploration des principes de la simplicité et de la sobriété à travers le prisme de la pensée chinoise.
- « Vaincre la peur avec la sagesse chinoise » (Albin Michel, 2021) : Comment les enseignements chinois peuvent nous aider à gérer l’anxiété et la peur.
- « L’Art de la guerre de Sun Tzu » (Albin Michel, 2001) : Traduction et commentaires de ce classique de la stratégie chinoise. Il a également réalisé des versions commentées et des analyses.
- « Les Trésors de la sagesse chinoise » (Albin Michel, 2023) : Un recueil de textes et d’enseignements clés de la philosophie chinoise.