Sommaire
- A retenir
- Le mental : bavard, mais pas toujours créateur
- Et si le cerveau était une radio ?
- Sivananda : « le cerveau pense rarement »
- Hector Durville et le fluide de la pensée
- Patanjali : faire cesser les fluctuations du mental
- L'être essentiel selon Dürckheim
- La pure conscience selon l'Advaita Vedanta
- « Faire le vide » : une expression trompeuse
- Quelques techniques concrètes
- Conclusion : retrouver le silence sous le bruit
- FAQ : le mental et les pensées
« Je pense. » Cette petite phrase nous semble tellement évidente qu’on ne l’interroge jamais. Et pourtant : est-ce vraiment vous qui pensez ? Ou bien les pensées viennent-elles à vous, un peu comme la pluie tombe sur un jardin, sans qu’on l’ait invitée ?
C’est une question qui peut sembler étrange, presque provocante, la première fois qu’on se la pose. Et pourtant, elle est au cœur de la plupart des traditions contemplatives — qu’elles soient issues du yoga indien, du magnétisme occidental, ou de la philosophie non-duelle. Toutes, à leur manière, en arrivent à une même intuition dérangeante : le mental n’est peut-être pas ce fabricant de pensées que l’on croit, mais bien davantage un récepteur.
A retenir
- Le mental peut être calme ou agité : c’est un état, pas une identité fixe.
- Selon Swami Sivananda, le cerveau pense rarement de lui-même ; le plus souvent, il capte et relaie des pensées qui le traversent.
- Hector Durville, magnétiseur du XIXe siècle, décrivait déjà la pensée comme une force circulant hors du corps, transmissible d’un esprit à un autre.
- Patanjali définit le but du yoga comme la cessation des fluctuations du mental (chitta vritti nirodha), pour révéler l’unité sous-jacente.
- Karlfried Graf Dürckheim parlait d’un « être essentiel », toujours présent sous l’agitation de la personnalité.
- L’Advaita Vedanta va plus loin encore : sous les pensées se trouve la conscience pure elle-même, non produite, non née, toujours là.
- « Faire le vide mental » est une expression trompeuse : il ne s’agit pas de vider, mais d’observer sans s’identifier.
Le mental : bavard, mais pas toujours créateur
On imagine volontiers le mental comme une sorte d’usine intérieure, un atelier où « je » fabrique mes idées, mes opinions, mes soucis. Cette image nous rassure : elle nous donne l’illusion d’être aux commandes de notre propre esprit.
Mais il suffit d’observer honnêtement, quelques minutes, le défilé de ses propres pensées, pour que cette image se fissure. D’où vient exactement cette inquiétude qui surgit sans qu’on l’ait sollicitée ? Cette mélodie qui tourne en boucle depuis ce matin, sans qu’on ait choisi de la faire jouer ? Cette pensée agressive envers quelqu’un, alors qu’on souhaitait justement lui pardonner ?
Le mental, à l’état ordinaire, ressemble moins à un fabricant maîtrisé qu’à une surface agitée, traversée en permanence par des courants qu’on n’a pas initiés. On peut certes orienter volontairement son attention — se concentrer sur un calcul, réfléchir méthodiquement à un problème — mais cette activité volontaire ne représente qu’une infime partie du flot mental. Le reste, la majeure partie, semble surgir de nulle part, ou plutôt : d’ailleurs.
Et si le cerveau était une radio ?
Voici une image qui peut aider à mieux comprendre cette expérience. Imaginons le cerveau non pas comme une usine qui fabrique des programmes, mais comme un poste de radio qui les capte.
Un poste de radio ne crée aucune musique. Il reçoit des ondes, invisibles, qui circulent en permanence dans l’espace, et les traduit en sons audibles. Si l’appareil est mal réglé, mal accordé, ou parasité, le son sera confus, mélangé, saturé de grésillements — plusieurs stations semblant se superposer en même temps. Mais si l’appareil est bien réglé, silencieux dans son fonctionnement, une seule fréquence peut alors être reçue avec clarté.
N’est-ce pas exactement ce qui se passe dans un mental agité ? Plusieurs « fréquences » de pensées semblent se chevaucher : une préoccupation professionnelle, un souvenir désagréable, une envie, une inquiétude pour un proche, tout cela en même temps, en un joyeux capharnaüm intérieur. Et dans un mental apaisé, au contraire, une forme de silence de fond permet de recevoir, quand cela est nécessaire, une pensée claire, unique, utile — puis de revenir au silence.
Cette image du récepteur n’est pas qu’une jolie métaphore moderne. Elle rejoint, de façon frappante, des intuitions bien plus anciennes.
Sivananda : « le cerveau pense rarement »
Swami Sivananda, l’un des grands maîtres de yoga du XXe siècle, insistait sur une idée qui peut sembler déroutante pour un esprit occidental façonné par le cartésianisme : la plupart de nos pensées ne naissent pas véritablement en nous. Elles nous traversent, venues d’un vaste réservoir de pensées collectives, un peu comme des vagues venues du large viennent s’échouer, un instant, sur une plage particulière avant de repartir.
Dans cette perspective, l’homme ordinaire ne « pense » que très rarement au sens plein du terme — c’est-à-dire en engageant une attention consciente, dirigée, créative. La plupart du temps, il capte des pensées déjà existantes, circulant dans l’atmosphère mentale collective, un peu à la manière d’une antenne qui capterait des signaux sans les produire elle-même. Ces pensées empruntées peuvent venir de l’entourage, de l’époque, d’une ambiance collective, ou de courants plus subtils encore — peu importe leur origine exacte. Ce qui compte, c’est de comprendre que le mental ordinaire fonctionne bien plus souvent en mode réception qu’en mode création.
Cette vision change beaucoup de choses. Si une pensée noire, absurde, ou violente nous traverse, elle n’est alors plus nécessairement le reflet de « qui nous sommes », mais simplement un signal capté, parmi d’autres, sur lequel on n’a pas à se juger — seulement à décider si on le laisse s’installer, ou si on le laisse repartir.
Hector Durville et le fluide de la pensée
Un siècle avant Sivananda, en France, un magnétiseur nommé Hector Durville développait une intuition très proche, mais formulée dans un vocabulaire différent, hérité du magnétisme animal popularisé par Mesmer.
Durville considérait la pensée non pas comme un phénomène purement interne et enfermé dans le crâne, mais comme une force réelle, un fluide subtil capable de circuler d’un individu à un autre, de se transmettre, de se recevoir, un peu à la manière d’un courant électrique se propageant entre deux corps conducteurs. Dans cette conception, penser fortement à quelqu’un pouvait avoir un effet sur cette personne, même à distance ; et à l’inverse, on pouvait « capter » l’état mental ou émotionnel de son entourage, sans même s’en rendre compte, simplement en étant proche de lui.
Que l’on adhère ou non aux détails de cette théorie du magnétisme, l’intuition centrale mérite qu’on s’y arrête : la pensée n’est peut-être pas un phénomène strictement privé, enfermé à l’intérieur d’une tête, mais quelque chose de plus fluide, de plus perméable, de plus circulant qu’on ne le croit. Combien de fois entre dans une pièce où règne une tension, sans qu’un mot n’ait été prononcé, et la ressent-on immédiatement, comme si elle flottait dans l’air ? Combien de fois une pensée surgit-elle, presque identique, chez plusieurs personnes au même moment, sans concertation préalable ?
Sivananda et Durville, chacun à sa manière, avec des mots très différents et des époques éloignées, en arrivent à une même conclusion : le cerveau capte, bien plus qu’il ne fabrique.
Patanjali : faire cesser les fluctuations du mental
Reste alors une question essentielle : si le mental n’est le plus souvent qu’un récepteur agité, que faire de cette agitation ?
C’est précisément la question à laquelle répond, il y a environ deux mille ans, le sage Patanjali, dans son texte fondateur des Yoga Sûtras. Dès les premières lignes, il définit le but même du yoga d’une manière étonnamment directe et dépourvue de tout folklore mystique : le yoga consiste à faire cesser les fluctuations du mental — ce qu’on appelle en sanskrit chitta vritti nirodha.
Chitta désigne le mental, dans son sens le plus large — mémoire, pensée, émotion confondues. Vritti désigne les tourbillons, les fluctuations, les vagues qui l’agitent en permanence. Nirodha désigne la cessation, l’apaisement de ces mouvements.
Patanjali ne dit pas que le but du yoga est de développer sa souplesse, ni même d’atteindre un état extatique particulier. Il dit simplement ceci : tant que le mental est agité, tourbillonnant, semblable à la surface d’un lac fouetté par le vent, on ne peut voir clairement ce qui se trouve en dessous. Mais dès lors que ces tourbillons s’apaisent, que la surface du lac redevient lisse, quelque chose apparaît, qui était là depuis toujours : le reflet exact du ciel, la véritable nature de l’observateur lui-même, dégagée de toute distorsion.
C’est cela, selon Patanjali, l’objectif ultime : non pas fabriquer un état particulier, mais retirer ce qui empêchait de voir un état déjà présent — celui de l’unité, de la conscience originelle, non fragmentée par les pensées.
L’être essentiel selon Dürckheim
Le philosophe et thérapeute allemand Karlfried Graf Dürckheim, qui a longuement vécu au Japon et exploré en profondeur les pratiques contemplatives orientales, parlait pour sa part d’un « être essentiel » — cette dimension en nous qui ne se réduit ni à la personnalité, ni au mental agité, ni aux rôles sociaux que nous jouons chaque jour.
Selon lui, la souffrance humaine vient très largement d’une confusion : nous nous identifions à notre « moi » de surface — anxieux, comparatif, en quête permanente de validation — en oubliant totalement cet être essentiel qui demeure, lui, toujours stable, toujours entier, quelles que soient les turbulences traversées.
Il n’est pas nécessaire, selon Dürckheim, de fabriquer cet être essentiel : il est déjà là, sous l’agitation, un peu comme le fond marin demeure immobile alors que les vagues s’agitent en surface. Ce qui manque, la plupart du temps, ce n’est pas cette dimension essentielle elle-même — elle est toujours disponible — mais le contact conscient avec elle.
La pure conscience selon l’Advaita Vedanta
L’Advaita Vedanta, l’une des grandes traditions philosophiques de l’Inde, pousse cette même intuition jusqu’à sa conclusion la plus radicale. Selon cette école, ce que nous prenons pour « nous-mêmes » — notre personnalité, nos pensées, nos émotions, notre corps — n’est en réalité qu’une apparence changeante, une vague transitoire à la surface de quelque chose de bien plus vaste : la conscience pure elle-même, appelée Atman, et considérée comme fondamentalement identique à la conscience universelle, Brahman.
Dans cette perspective, les pensées ne sont pas seulement des « signaux captés » par le cerveau, comme le disait Sivananda ; elles sont, plus radicalement encore, des mouvements passagers au sein de la conscience, mais ne sont jamais la conscience elle-même. De la même manière que des vagues apparaissent et disparaissent à la surface de l’océan sans jamais être l’océan lui-même, les pensées apparaissent et disparaissent dans le champ de la conscience, sans jamais constituer cette conscience.
Reconnaître cela — non pas comme une croyance à adopter, mais comme une expérience directe à vérifier soi-même — change profondément le rapport aux pensées. On cesse peu à peu de se demander « comment arrêter de penser », pour se demander plutôt : « qui, en moi, est conscient de mes pensées ? » Cette seule question, posée sincèrement, suffit parfois à créer un léger recul suffisant pour que l’agitation mentale, sans être combattue, commence d’elle-même à se calmer.
« Faire le vide » : une expression trompeuse
On entend souvent dire qu’il faudrait, pour méditer correctement, « faire le vide dans sa tête ». Cette expression, bien qu’utile pour désigner une intention généreuse, est en réalité trompeuse, et source de bien des découragements.
Le mental n’est pas fait pour être vidé, comme on viderait un seau. Il est fait pour penser, comme le cœur est fait pour battre. Vouloir arrêter complètement les pensées revient à demander au cœur de cesser de battre pour se reposer : c’est une confusion de nature.
Ce que les grandes traditions proposent n’est donc pas de faire taire les pensées de force, mais de changer de position par rapport à elles. Non plus être empêtré à l’intérieur du tourbillon, identifié à chaque vague qui passe, mais devenir progressivement le témoin tranquille de ce tourbillon — sans pour autant le nier ni chercher à l’éliminer.
Quelques techniques concrètes
Voici quelques pistes pratiques, issues de traditions différentes, qui permettent d’expérimenter concrètement cet apaisement — non pas un « vide » forcé, mais un espace plus large autour des pensées.
Observer sans suivre. Il s’agit simplement de remarquer chaque pensée qui se présente, sans lui courir après, sans l’analyser, sans juger son contenu. On la laisse apparaître, on la regarde un instant, comme un nuage traversant le ciel, et on la laisse repartir. Peu à peu, l’espace entre deux pensées devient perceptible — et c’est précisément dans cet espace que se révèle la conscience elle-même.
S’ancrer dans une sensation corporelle. Le mental s’apaise plus facilement quand l’attention se pose sur quelque chose de concret et d’immédiat : la sensation du souffle, le contact des pieds au sol, la chaleur des mains. Cette ancre corporelle ramène naturellement l’attention, sans effort de volonté, chaque fois qu’elle s’égare dans le mental.
Le mouvement lent. Comme évoqué dans un précédent article sur la qualité de présence, le mouvement lent du Qi Gong, ou une posture de yoga tenue avec attention, occupe suffisamment le corps pour libérer un espace de calme dans le mental, sans avoir à lutter directement contre lui.
La fixation d’un point (trataka). Une pratique classique du yoga consiste à fixer son regard sur un point précis — une flamme de bougie, par exemple — sans effort excessif, jusqu’à ce que le mental, privé de nouvelles informations visuelles à traiter, se calme progressivement de lui-même.
La répétition d’un son ou d’une formule (mantra ou « japa »). Occuper le mental avec une répétition simple et régulière permet, paradoxalement, de le libérer de ses propres divagations. Ce n’est pas tant le sens des mots répétés qui importe, mais la régularité du geste mental, qui finit par créer un espace de silence en arrière-plan.
Se poser la question du témoin. Enfin, dans la lignée de l’Advaita Vedanta, on peut simplement se demander, de temps en temps, dans la journée : « qui est en train de penser cela ? » Sans chercher une réponse verbale, mais en laissant cette question ouvrir un espace, un léger retrait par rapport au flot mental habituel.
Conclusion : retrouver le silence sous le bruit
Le mental agité n’est pas un ennemi à vaincre, ni un problème à résoudre une fois pour toutes. C’est simplement un état, parmi d’autres possibles — un état qui peut, avec de la pratique, laisser place à un état plus calme, plus clair, plus transparent.
Que l’on préfère le vocabulaire de Sivananda et son image du cerveau récepteur, celui de Durville et son fluide magnétique, celui de Patanjali et ses fluctuations à apaiser, celui de Dürckheim et son être essentiel, ou celui de l’Advaita Vedanta et sa conscience pure et originelle — tous ces chemins pointent, chacun à sa manière, vers la même direction : sous l’agitation du mental, quelque chose de plus vaste, de plus silencieux, de toujours présent, attend simplement d’être reconnu.
Il ne s’agit pas de le fabriquer. Il s’agit seulement de cesser, un instant, de le recouvrir.
FAQ : le mental et les pensées
Le mental crée-t-il vraiment nos pensées, ou les capte-t-il ?
Selon des traditions comme celle de Swami Sivananda, le cerveau agit le plus souvent comme un récepteur, captant des pensées qui le traversent, plutôt que comme un créateur qui les fabriquerait de toutes pièces. Une part seulement de notre activité mentale relève d’une réflexion réellement volontaire et dirigée.
Que signifie la comparaison du cerveau avec un poste de radio ?
Elle illustre l’idée que le mental reçoit des « fréquences » de pensées, un peu comme une radio capte des ondes invisibles. Un mental agité capte plusieurs fréquences en même temps, de façon confuse, tandis qu’un mental apaisé peut recevoir une pensée claire, puis revenir au silence.
Qui était Hector Durville et quel est le rapport avec la pensée ?
Magnétiseur français du XIXe siècle, Hector Durville considérait la pensée comme une force ou un fluide capable de circuler d’un esprit à un autre, et non comme un phénomène purement enfermé dans un cerveau isolé. Cette intuition rejoint, avec un vocabulaire différent, l’idée que le mental capte des influences extérieures.
Que veut dire Patanjali quand il parle de « faire cesser les fluctuations du mental » ?
Dans ses Yoga Sûtras, Patanjali définit le but du yoga comme l’apaisement des tourbillons du mental (chitta vritti nirodha). Une fois ces fluctuations calmées, ce qui se révèle n’est pas un vide, mais l’unité et la clarté qui étaient masquées par l’agitation, un peu comme un lac agité empêche de voir son fond.
Qu’appelle-t-on « l’être essentiel » chez Dürckheim ?
C’est une dimension en chacun qui ne se réduit ni à la personnalité, ni aux pensées, ni aux émotions passagères, et qui demeure stable même dans les périodes de trouble. Le travail intérieur ne consiste pas à la créer, mais à retrouver le contact conscient avec elle.
Faut-il vraiment « faire le vide » pour méditer ?
Non. Cette expression est trompeuse : le mental n’est pas fait pour être vidé, mais pour penser. Il s’agit plutôt d’apprendre à observer les pensées sans s’y identifier ni les suivre, ce qui crée naturellement des espaces de calme, sans lutte ni forçage.
Quelles techniques concrètes permettent d’apaiser le mental ?
Observer les pensées sans les suivre, s’ancrer dans une sensation corporelle ou la respiration, pratiquer un mouvement lent (Qi Gong, yoga), fixer un point (trataka), répéter un mantra, ou simplement se demander de temps à autre « qui pense cela ? » sont autant de portes d’entrée, issues de traditions différentes, vers un même apaisement.
Pour aller plus loin sur le travail sur soi, et progresser dans votre clarté intérieure :